31 janvier 2011

America’s Wars in the Age of Obama

America’s Wars in the Age of Obama by Stephen L. Carter, Beast Books, 255 p.

Stephen L. Carter, a professor of law at Yale as well as a successful novelist, has written a book about “just war” theory in which he concludes that Barack Obama, a president he clearly admires, has prosecuted the war on terror with no more regard for the theory’s ancient principles than George W. Bush (whom many of Carter’s readers no doubt consider a war criminal).

Le compte rendu de America’s Wars in the Age of Obama par James Traub met l'accent sur les problèmes que soulèvent le livre de Stephen Carter. Le président Obama continu d'avoir recours au programme dit de "rendition" qui consiste à transférer les prisonniers dans d'autres pays afin de pouvoir les interroger sans avoir à subir les contraintes du droit américains. Autrement dit, la présidence d'Obama n'a pas réellement mis fin à la pratique de la torture. Elle a simplement mieux caché sa pratique.

http://www.nytimes.com/2011/01/30/books/review/Traub-t.html

Baseless Rumor of Illness of the Mullah Omar

The NEFA Foundation has obtained a statement from the Islamic Emirate of Afghanistan (the Taliban) responding to a recent report “claiming that the esteemed Amir-ul-Momineen, Mullah Omar Mujahid had a heart attack and was treated in a hospital in Karachi.” The Taliban “categorically refutes this baseless and fatuous claim and believes that circulation of this rumor, is part and parcel of the propaganda war launched by the enemy.”

http://www.nefafoundation.org/index.cfm?pageID=54#D3602

30 janvier 2011

Limites de la violence: Google Livres

De larges extraits du livre que j'ai publié en collaboration avec Yves Trottier, Limites de la violence. Lecture d'Albert Camus, sont disponibles sur Google Livres.

Cet ouvrage retrace les principales étapes de la réflexion de Camus sur la violence: inévitable et injustifiable. Il contient un chapitre sur les attentats et l'usage de la torture avant et pendant la Guerre d'Algérie ou une interprétation de L'Homme révolté rend la pensée de Camus sur le terrorisme et le contre-terrorisme très actuelle.

Limites de la violence: lecture d ... - Google Livres

Gestion des oeuvres de charité musulmane au Canada remise en question

Thérèse Zrihen-Dvir attire l'attention sur un article du Toronto Star révélant la mauvaise gestion des oeuvres de charité de l'Association islamique d'Amérique du Nord au Canada.

L'association islamique canadienne vit luxueusement en se servant des aum�nes des fid�les - THERESE ZRIHEN-DVIR, Regard d'un Ecrivain sur le Monde

Rassemblement "républicain" à Paris condamnant le terrorisme islamiste - dépêches AFP - la-Croix.com

Un rassemblement mené par les auteurs de "L'Islam bafoué par les terroristes", Marc Cheb Sun et Ousmane Ndiaye, publié le 12 janvier 2011 condamne les attentats contre les chrétiens et l'islamophobie.

La position des musulmans est ambivalente en ce qui concerne l'attitude à adopter par rapport aux chrétiens. Il y a des passages de leur texte sacré qui semblent les louangés, d'autres les accablés, mais en substance, il doivent ou bien payer un tribu, ou bien se convertir pour ne pas être en danger.

M.I.

Rassemblement "r�publicain" �Paris condamnant le terrorisme islamiste - d�p�ches AFP - la-Croix.com

29 janvier 2011

Israel watches Egypt uprising with fear



MSNBC: Behind an official wall of silence, Israel watched nervously Saturday as anti-government unrest worsened in Egypt, fearful that the violent and growing street protests could topple Israel's most important ally in the Arab world.
http://www.msnbc.msn.com/id/41324031/ns/world_news-mideastn_africa/

Retour de fondamentalistes en Tunisie

http://0z.fr/PJMIx

Article "orienté" mais néanmoins intéressant sur le retour d'islamistes en Tunisie. Il s'agit de Tunisiens résidants en  France depuis plusieurs années et qui profitent de la chute de la dictature de Ben Ali pour retourner en Tunisie.

Craintes en Israël devant la montée des protestations en Égypte

http://www.msnbc.msn.com/id/41324031/ns/world_news-mideastn_africa/

MSNBC fait état des craintes du gouvernement israélien - exprimées sous le couvert de l'anonymat - de voir les Frères musulmans tirer profit des événements en Égypte pour accroître son pouvoir, voire prendre le pouvoir.

17 janvier 2010

La noblesse des fins

Julien Freund















La noblesse des fins
La torture 
dans l’éthique du contre-terrorisme

Marc Imbeault
Collège militaire royal de Saint-Jean

Marc.Imbeault@cmrsj-rmcsj.ca


Une version anglaise de ce texte est paru dans : Daniel Lagacé-Roy and Bernd Horn (Eds.), The War on Terror – Ethical Considerations (2008) Proceedings from the 7th Canadian Conference on Ethical Leadership held at the Royal Military College of Canada, 28-29 November 2006, Volume I, Winnipeg, Canadian Academy Press, 2008, pp. 97-106.


« Laissons donc de côté toutes les imaginations qui se sont faites à propos des princes, et ne voyons que les réalités. »

Nicolas Machiavel, Le Prince, XV

La problématique à l’origine de ce texte peut se résumer à la question suivante : « Que valent les justifications morales de l’usage de la torture dans la lutte contre le terrorisme ? » L’ennemi auquel fait face l’Occident a clairement énoncé qu’il ne reculerait devant aucun moyen pour atteindre ses fins. Oussama Ben Laden a explicitement menacé de détruire l’Amérique dans un message vidéo diffusé juste après les attentats du 11 septembre 2001. Les nombreuses attaques qui ont suivi montrent que cet avertissement doit être pris au sérieux. Ce serait donc une grave erreur de minimiser la menace qui pèse sur l’Amérique, et sur l’Occident en général, pour s’opposer aux mesures de sécurités exceptionnelles adoptées par les pays occidentaux après le 11 septembre.
Les organisations terroristes n’hésitent pas à justifier l’usage des moyens les plus violents et n’ont aucun respect pour les droits humains les plus fondamentaux : pour eux la fin justifie les moyens[1][2]. Le problème est de savoir si les pays occidentaux, notamment les États-Unis, sont justifiés d’adopter une attitude comparable et d’utiliser des moyens que la morale réprouve comme la désinformation, le mensonge, la corruption ou la torture pour se défendre. Nous allons nous limiter ici à un seul aspect de cette problématique, celui de l’usage de la torture pendant l’interrogatoire des personnes suspectées de terrorisme.

Je laisserai pour le moment de côté les définitions juridiques de la torture. La discussion de ces définitions peut être utile et importante mais elle ne concerne pas l’éthique en tant que telle. Les principes éthiques surplombent, si l’on peut dire, les principes juridiques et leur champ d’application est plus vaste. J’utiliserai donc le mot torture dans le contexte des séances d’interrogatoires où l’on inflige à quelqu’un des souffrances physiques ou morales dans le but d’obtenir des informations importantes.


1. La justification éthique de l’usage de la torture dans le contre-terrorisme

Les justifications de la torture tournent généralement autour du caractère exceptionnel et de l’urgence de la situation.

a) L’exception

Le caractère exceptionnel de la lutte contre le terrorisme s’exprime à deux niveaux. Le premier niveau concerne l’individu qui adhère à une organisation terroriste. Le second niveau concerne la situation globale créée par l’usage de la terreur.
En adhérant à une organisation terroriste, un individu se place dans une situation exceptionnelle où les droits reconnus habituellement aux prisonniers de guerre ne peuvent pas s’appliquer. Les terroristes ne font pas partie d’une armée régulière et leur fonctionnement s’apparentent plus à celui des espions que des soldats[3]. C’est pourquoi les terroristes ne seraient pas des combattants au sens où on l’entend habituellement dans les traités et les conventions qui bannissent la torture. Il serait donc normal qu’ils soient traités différemment des autres combattants lorsqu’ils sont faits prisonnier. D’après cette approche, le type d’action mené par les terroristes – les attentats contre les populations civiles– les excluent de facto de la protection des traités comme les conventions de Genève. Mais, par ailleurs, ce même type d’action justifie qu’ils ne puissent bénéficier des protections légales normalement accordées aux citoyens dans un état de droit. Ce serait donc le terrorisme lui-même qui créerait le contexte global permettant de suspendre les droits des suspects. Les personnes suspectées de faire partie – ou d’aider de quelque manière que ce soit – le terrorisme ne font pour ainsi dire plus partie de l’humanité. Il est donc possible – et même nécessaire parfois – de les torturer si cela permet d’obtenir des informations.

b) L’urgence

La prévention des attentats terroristes s’inscrit aussi dans l’urgence. Il peut arriver que les enquêteurs ne disposent pas de beaucoup de temps pour interroger un suspect et que l’on juge que le seul moyen d’obtenir rapidement de l’information soit le recours à la torture. L’exemple le plus souvent discuté est celui de la bombe sur le point d’exploser (ticking-time bomb). Dans un cas comme celui-là, une grave menace dont l’exécution est imminente justifierait clairement le recours à la torture. Il est en effet important de prévenir l’explosion d’une bombe pouvant tuer des milliers de personnes…
Plusieurs auteurs se placent du point de vue de l’exception et de l’urgence pour justifier la torture. Je discuterai ici le texte d’un représentant caractéristique de cette tendance : « An ethical Defense of Torture in Interrogation.[4] » de Fritz Allhoff. Dans la foulée de Michael Levin et Alan Dershowitz qui justifie la torture lorsque c’est le seul moyen d’éviter une menace grave et éminente, Allhoff propose une réflexion sur les conditions qui peuvent justifier moralement le recours à cette pratique[5].
Dans son article, Allhoff soutient d’abord que la torture doit être située dans la perspective du dilemme entre les droits des personnes interrogées et ceux que l’on essaie de protéger. Pour illustrer son idée, Allhoff nous demande d’imaginer un policier se trouvant face à un gangster sur le point de tuer les cinq témoins de l’un de ses crimes. Le policier serait justifié de faire feu sur le gangster pour sauver les témoins, les droits du gangster ne faisant pas le poids face aux droits de ceux-ci. Cet exemple illustre bien d’après Allhoff le fait qu’il faille parfois violer un droit pour en défendre un autre. D’après lui, il en est de même dans le cas des droits des suspects de terrorisme par rapport aux droits de leurs victimes potentielles.

Par conséquent, je pense que l’on pourrait avoir de solides raisons de soutenir que la torture pourrait être justifiée, même si cela entraine une violation des droits, pour autant que l’on se trouve dans une situation telle que des droits finiront par être violés que la torture ait lieu ou non. Étant donné que dans ce genre de situations, il y aura de toute façon une violation des droits, on pourrait aussi bien se mettre au service du plus grand bien ou essayer de minimiser, au total, la violation des droits […]. Chacun de ces objectifs suggère que l’on ait le droit d’utiliser la torture.[6]

Une fois que la torture en général est justifiée comme un moindre mal dans certaines circonstances[7], Allhoff se demande dans quelles conditions elle peut être utilisée précisément. Il en identifie quatre qui, si elles sont toutes satisfaites, pourraient justifier de torturer un suspect pour obtenir des informations. Voici comment il en résume lui-même la teneur :

Je pense que les conditions nécessaires pour justifier la torture sont les suivantes : l’utilisation de la torture vise à acquérir des renseignements, il est raisonnable de penser que le prisonnier possède des renseignements pertinents, ces renseignements correspondent à une menace importante et imminente, et il est probable que ces renseignements puissent permettre de prévenir cette menace. Si chacune de ces quatre conditions est satisfaite, alors la torture peut être moralement acceptable[8].

Pour pouvoir affirmer que la torture est légitime, il faudrait donc l’utiliser uniquement pour obtenir des informations importantes permettant de prévenir un attentat imminent. Il est aussi précisé qu’il faut avoir de bonnes raisons de croire que le suspect qui sera torturé possède bel et bien les dites informations. Allhoff conclut ce développement en décrivant un exemple paradigmatique :

Par exemple, imaginez que nous venions de capturer un responsable de haut rang au sein d’un groupe terroriste connu internationalement et que nos renseignements aient révélé que ce groupe a mis une bombe dans un immeuble de bureau très fréquenté qui va probablement exploser le lendemain. Cette explosion va entrainer des pertes civiles et des coûts économiques considérables. Nous disposons d’une équipe de déminage prête à se rendre sur place dès que l’on connaîtra l’endroit, et ils ont largement le temps de désarmer la bombe avant son explosion. Nous avons demandé à ce responsable où se trouvait la bombe mais il a refusé de le dire. Compte tenu des circonstances (qui satisfont chacun des mes quatre critères), je pense qu’il serait justifiable de le torturer pour connaître l’endroit où la bombe a été placée[9].

Après avoir déterminé à quelles conditions l’usage de la torture est justifiée, il ne reste plus qu’à préciser quel type de torture sera acceptable. Le principe qui guide ici Allhoff est qu’il ne faut pas user de moyens exagérés. Il soutient, par exemple, que si le fait de priver quelqu’un d’un repas suffit à le faire parler, il n’est pas nécessaire – pas moralement acceptable – de lui arracher les ongles… Le reste est à l’avenant.

2. Les dérives de la connaissance abstraite

Le type d’argumentation proposée par Allhoff à l’intérêt de mette en évidence le dilemme devant lequel peuvent se trouver placé les dirigeants politiques actuels en Occident. Par contre, la méthode qu’il utilise ne permet pas de conclure quoi que se soit sur la moralité de la torture. Cette méthode est fondée essentiellement sur l’imagination et n’a de validité que dans un monde abstrait où le théoricien peut définir les données à son gré, sans faire référence à des événements historiques réellement survenus autrement que sous forme anecdotique. Non pas que l’anecdote n’ait aucune valeur, elle peut au contraire attirer l’attention sur un aspect important d’un problème et, en ce sens, jouer un rôle heuristique non négligeable.

Les scénarios abstraits ont aussi l’inconvénient de prendre en quelque sorte la pensée « au piège » et de l’amener de force à des conclusions qui vont à l’encontre des intuitions les plus fondamentales, comme la révulsion que nous éprouvons au sujet de l’usage de la torture. Pour revenir aux exemples proposés par Allhoff, il est évidemment difficile de dire que l’on refusera à un agent de police de tirer sur un gangster sur le point d’assassiner lâchement cinq personnes innocentes. Il est également difficile de prétendre vouloir qu’un terroriste de haut rang ne soit pas torturé s’il possède des informations cruciales pouvant prévenir des attentats de grandes envergures. Pourtant, ces exemples, bien qu’il soit possible de les imaginer, ne correspondent pas à grand chose dans la réalité. Le raisonnement de Allhoff est donc valide du point de vue de la logique pure, mais plutôt fragile pour l’éthique appliquée. Il suppose en effet que nous connaissions a priori (avant le fait) ce que nous ne connaissons en réalité qu’a posteriori (après le fait). Nous sommes confrontés régulièrement à cette confusion lorsqu’on entend dire que tel ou tel incident aurait pu – et donc aurait dû – être évité. On reproche souvent aux autorités policières de ne pas avoir procédé à l’arrestation d’un criminel avant qu’il ne commette son crime. Mais on reproche tout aussi souvent aux mêmes policiers d’abuser de leur force en procédant à des arrestations arbitraires… La vérité est qu’on ne peut pas arrêter toutes les personnes risquant de commettre un crime. (C’est-à-dire peut-être tout le monde ?) C’est pourquoi le travail des services de sécurité ressemble plus souvent à un art qu’à une science. Baser des considérations éthiques sur une « expérience de pensée » qui relève plus de l’imaginaire que du réel semble donc une aventure risquée, tant du point de vue théorique que du point de vue pratique[10].

Prenons un exemple concret que tout le monde connaît et qui a l’avantage d’être réel : celui des attentats du 11 septembre 2001. Une fois qu’ils ont eu lieu, on peut démonter assez facilement qu’ils auraient pu être évité et s’en prendre aux services de sécurité américain en les traitant d’incompétents, de stupides ou de naïfs. Cela est tellement vrai que certains propagandistes soutiennent que les attentats ont été voulus par les autorités américaines elles-mêmes. Il était en effet tellement facile de les empêcher qu’on ne s’explique pas qu’ils aient pu avoir lieu autrement qu’avec la complicité de la CIA ou du FBI ! Mais, il faut faire attention ici à ne pas confondre ce qui est possible et ce qui est réel. La possibilité d’une chose n’en fait pas une réalité : la possibilité qu’une chose soit, n’implique pas qu’elle existe nécessairement. La possibilité qu’Al Quaïda complote pour faire tomber les tours du World Trade Center était sérieuse, mais le fait que certaines personnes suivent des cours de pilotage sans s’intéresser aux manœuvres d’atterrissage n’était pas, avant le 11 septembre 2001, une raison suffisante de procéder à leurs arrestations. Il ne faut pas oublier que c’est essentiellement le caractère inédit de l’attaque[11] et donc l’effet de surprise qui a été à l’origine de la réussite de cette opération. La même attaque aujourd’hui ne serait probablement plus possible du simple fait que les passagers d’un avion détournés ne réagissent plus comme ils réagissaient à cette époque à une tentative de détournement, et cela précisément en raison des attentats du 11 septembre.

Mais même si la torture est injustifiable moralement, ne pourrait-on pas soutenir qu’elle peut l’être politiquement en admettant – et c’est une thèse à laquelle je souscris – que la sphère du politique est distincte de celle de la morale.

Le rejet de la torture en dehors de la morale, ne veut pas dire que les États doivent automatiquement en empêcher la pratique. Il n’est pas possible en effet de réduire l’activité politique uniquement à la morale. Il y a des impératifs spécifiquement politiques qui permettent d’examiner différemment l’usage de la torture et, de manière générale, l’usage des autres procédés que la morale réprouve comme le mensonge, la désinformation ou la corruption. C’est de ce point de vue que voudrais conclure cette réflexion afin de mettre en perspective ce que nous venons d’avancer du point de vue moral.

3. La violence : essence du politique ?

Examiner la question de la torture du point de vue politique veut dire qu’on en évalue la pertinence en termes de coûts et de bénéfices pour la collectivité. La torture peut alors faire partie des moyens dont use le pouvoir pour arriver à ses fins. La violence n’est-elle pas au cœur du politique [12]? Il y a véritablement un paradoxe entre le moyen et la fin spécifiques du politique : entre la paix ou la concorde qui est le but de la politique et la violence dont elle use pour l’atteindre[13]. Le prince, disait déjà Machiavel, doit apprendre « à savoir être méchant, et recourir à cet art ou non, selon les nécessités »[14]. Il doit être tantôt lion, tantôt renard, ce qui veut dire qu’il doit user avec sagesse de la force et de la ruse en fonction des circonstances.
Tirant des leçons du passé, Adam Roberts résume bien la situation actuelle dans le passage suivant :

Toutes les sociétés rencontrent des difficultés lorsqu’elles combattent un ennemi invisible et brutal, susceptible d’avoir de nombreux sympathisants secrets. Dans ce genre de circonstances, la plupart des États, même démocratiques, recourent à une forme de détention sans jugement. Celle-ci comporte des risques importants. Premièrement, celui d’arrêter et de détenir les mauvaises personnes ; deuxièmement, celui de maltraiter les détenus. Dans les deux cas, on risque de créer des martyrs et d’alimenter le terrorisme. [15]

Comme on le voit ici, l’analyse de la torture gagne à être située dans une perspective historique. Or Alfred McCoy démontre de manière convaincante dans son livre intitulé A question of Torture[16] que cette pratique ne peut donner de résultats significatifs qu’à grande échelle. Le cas de la bataille d’Alger est bien connu. L’armée et les services de renseignement français ont procédé en 1957 à la torture de milliers de personnes de cette capitale et réussi à obtenir suffisamment d’informations valides pour réduire à néant les tentatives d’attentats des organisations terroristes qui y sévissaient à l’époque. C’est par le recoupement des informations obtenues en torturant que ce résultat a été atteint. Il aurait sans doute été possible d’y arriver autrement mais cela aurait exigé le travail d’interrogateurs talentueux, bien formés et cultivés alors que des exécutants aux capacités très ordinaires se sont révélées suffisants pour manier les techniques ancestrales qui caractérisent les interrogatoires dits « musclés. » De ce point de vue, l’usage de la torture est tentant et semble, au moins à première vue, être relativement peu coûteux.

Mais pour évaluer correctement le prix de la torture, il faut tenir compte de son coût à court et à long terme. À court terme, à l’exception des médecins qui peuvent superviser le processus et empêcher les décès trop rapides, la torture peut être exécutée par du personnel peu qualifié avec des instruments bon marché – la célèbre « gégène » par exemple. Le coût de la torture est ainsi relativement bas si on le compare à ce qu’il en coûte pour former des analystes et des interrogateurs de hauts niveaux qui n’usent pas de ce moyen pour obtenir des informations. Il ne faut cependant pas oublier que la torture à un prix élevé du point de vue politique. À long terme, son usage peut avoir des conséquences considérables sur les troupes du pays qui la pratique, sur celles de l’ennemi, et sur l’opinion.

Commençons par les troupes du pays concerné. Il est inutile d’autoriser la torture seulement à quelques individus, pour une période de temps et avec des méthodes limitées. De telles autorisations ont invariablement signifié la généralisation rapide de la torture à la grandeur des systèmes de sécurité, sans quoi elle n’est pas efficace. Or, la généralisation de l’usage de la torture a un effet dévastateur sur les troupes, le principal problème étant que l’ennemi n’étant plus considéré comme un être humain est d’abord méprisé, puis inévitablement sous-estimé. Ce qui est l’une des pires catastrophes qui puissent affecter une organisation combattante.

Chez l’ennemi, l’usage de la torture intensifie le processus de fanatisation qui alimente la guerre. Il est en effet facile de comprendre la réaction d’un peuple dont les « enfants » sont torturés. Dans le cas de la bataille d’Alger, la torture a eu pour conséquence d’aggraver dramatiquement le ressentiment des Algériens envers tous les Français et rompu les derniers canaux de communications qui auraient peut-être pu mener à une solution négociée et modérée[17].

C’est sur l’opinion enfin que les conséquences de l’usage de la torture sont les plus grave. L’opinion favorable dont bénéficiait l’Amérique dans le monde après les attentats du 11 septembre a fait place à de la méfiance, voire à de la haine, depuis que les sévices subis par les prisonniers de Guantanamo à Cuba et d’Abu Grahib en Irak sont connus. Il n’est pas si facile de contrôler l’opinion, et même en dépensant des millions de dollars, l’Amérique à de la difficulté à refaire son image. Il en a été de même pour la France après la bataille d’Alger. Encore aujourd’hui, le déshonneur des tortionnaires français nuit à la réputation de ce pays.

La torture peut ne pas être exclue de l’arsenal politique mais il faut en souligner le coût très élevé à moyen et long terme. Le fait que les techniques utilisées n’obligent pas de dépenses excessives masque le coût élevé associé aux conséquences politiques de son usage. C’est pourquoi, même du point de vue strictement politique, la torture n’est pas recommandable. Le premier grand spécialiste du contre-terrorisme, Joseph Fouché, duc d’Otrante et chef de la police sous Napoléon, la déconseille d’ailleurs explicitement. Par contre, l’idéalisme pur, pas plus que le réalisme cynique, ne peut efficacement mener à la victoire. Il faut savoir manier les deux et garder la mesure. Des systèmes de sécurité uniquement animés par un humanisme béat seraient rapidement contournés par l’ennemi et ils ne seraient pas en mesure de voir venir les menaces et de les écarter. Il faut donc trouver une voie médiane entre les deux extrêmes que serait une politique totalement dénuée de principes moraux et une politique totalement dénuée de souplesse.

Saint-Jean-sur-Richelieu, novembre 2006


Bibliographie
ALEM, Jean-Pierre, L’espionnage, histoire, méthodes, Paris, Lavauzelle, 1987.
ALLHOFF, Fritz, « An Ethical Defense of Torture in Interrogation », in Ethics of Spying, sous la direction de Jan Goldman et Martin Gordon, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, p.126-140.
FOUCHÉ, Joseph, Mémoires de Joseph Fouché duc d’Otrante, présentation de Michel Vovelle, Paris, Imprimerie nationale, 1992.
FREUND, Julien, L’essence du politique, Paris, Sirey, 1965.
IGNATIEFF, Michael, Lesser Evils, site Internet de la John F. Kennedy School of Government, www.ksg.harvard.edu.
IMBEAULT, Marc, « Emmanuel Kant : La morale du devoir », dans Philosophie : Éthique et politique, publié sous la direction de Yvon Paillé, Laval, Études Vivantes, HRW, 1999, p. 102-103.
IMBEAULT, Marc, MONTIFROY, Gérard, Géopolitique et pouvoirs, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003.
IMBEAULT, Marc, TROTTIER, Yves, Limites de la violence, Québec, Presses de l’Université Laval, 2006.
KANT, Emmanuel, « D’un prétendu droit de mentir par humanité », traduction de Luc Ferry, dans Œuvres philosophiques, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1985, tome 3, p.433-441.
LA TOURANE, Sébastien de, Julien Freund penseur « machiavélien » de la politique, Paris, L’Harmattan, 2004.
MACHIAVEL, Nicolas, Le Prince, traduction de Jean Anglade, Paris, Livre de Poche, 1972.
MADELIN, Louis, Fouché, 1759-1820, Paris, Plon, 1955.
McCOY, Alfred W. A Question of Torture: CIA Interrogation, form the Cold War to the War on Terror. New York, Metropolitan Books, 2006.
PFAFF, Tony, "Bungee Jumping off the Moral Highground: Ethics of Espionage in the Modern Age", in Ethics of Spying, sous la direction de Jan Goldman et Martin Gordon, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, pp. 66-103.
POSNER, Richard A., Not a Suicide Pact. The Constitution in a Time of National Emergency, Oxford University Press, 2006.
RICOEUR, Paul, “Le paradoxe politique”, dans Histoire et vérité, Paris, Seuil, 1955, p.260-285.
ROBERTS, Adam, « La ‘guerre contre le terrorisme’ dans une perspective historique », dans Justifier la guerre ? De l’humanitaire au contre-terrorisme, sous la direction de Gilles Andréani et Pierre Hassner, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2005, p.162.



[1] Les scènes de décapitations diffusées sur l’Internet prouvent la barbarie dont les organisations terroristes sont capables. Il est à noter que ces comportements ne sont pas nouveaux chez les partisans de la terreur. Après qu’ils ont été guillotinés, les têtes des ennemis de la Révolution française étaient montrées à la foule. À la fin des années 80, l’agent de la CIA William Buckley a été filmé pendant qu’il était torturé à mort par le Hezbollah à Beyrouth. Les vidéos étaient ensuite envoyées à des ambassades américaines.

[2] Cela ne veut pas dire que tous ceux qu’on appellent les “terroristes” utilisent aveuglément la violence. On ne donnerait pas une évaluation judicieuse des motifs d’Oussama ben Laden, par exemple, en le décrivant comme un psychopathe avide de sang ou un frustré, etc. Au contraire, ben Laden a des motifs précis de se battre et il possède d’indéniables qualités personnelles, comme le leadership, la piété et le sang froid. Cela fait de lui un adversaire extrêmement redoutable qu’il ne faut surtout pas sous-estimé.

[3] Tony Pfaff, par exemple, soutient l’idée que ceux qui décident de jouer le jeu du terrorisme doivent s’attendre à en subir les conséquences, et que cette anticipation elle-même constitue la base d’une justification des méthodes employées par les services de sécurité. Pfaff ne va pas cependant jusqu’à justifier explicitement l’usage de la torture. Cf. "Bungee Jumping off the Moral Highground: Ethics of Espionage in the Modern Age", dans Ethics of Spying, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, pp. 66-103.

[4] Allhoff, Fritz. « An Ethical Defense of Torture in Interrogation », Ethics of Spying, p.126-140.

[5] Richard Posner propose, pour sa part, une interprétation de la constitution américaine qui ouvre la porte à l’utilisation de la torture dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Il soutient notamment qu’elle peut être justifiable du point de vue moral et politique.. Cf. Posner, Richard. Not a Suicide Pact. The Constitution in a Time of National Emergency, Oxford University Press, 2006, p.9-10.

[6] Ethics of Spying, p.132.

[7] Dans la même veine, on pourra lire aussi l’article de Michael Ignatieff intitulé Lesser Evils, disponible sur le site Internet de la John F. Kennedy School of Government, www.ksg.harvard.edu.

[8] Ethics of Spying, p.134.

[9] Ethics of Spying, p.134.

[10] L’argumentation fondée sur la probabilité d’un bien à venir pose également en elle-même un problème éthique sérieux. Dans l’article intitulé : « D’un prétendu droit de mentir par humanité » Kant répond à l’un de ses critiques, Benjamin Constant, qui soutenait que les devoirs ne sont pas absolus et qu’il fallait nécessairement faire des exceptions pour rendre possible la vie en société. Constant soutenait, un peu comme le fait Allhoff, que les brigands ne devraient pas avoir les mêmes droits que les autres, notamment par rapport à la vérité. Il suggérait en conséquence que l’on pouvait mentir à l’un d’eux si ce mensonge pouvait éviter un plus grand mal – un assassinat par exemple. Kant fait justement remarquer que dire la vérité à un criminel n’entraînera pas nécessairement un crime, alors que le fait de mentir – à qui que se soit - constitue toujours une faute. L’obligation de dire la vérité est un impératif catégorique et sa valeur est universelle. Kant poursuit en disant que le mensonge est en lui-même un crime et que le fait d’essayer de le justifier par des hypothèses sur ce qui adviendra s’il n’est pas commis, n’a aucune valeur morale. Il conclut en affirmant que le fait de mentir ruine le lien de confiance qui est à la base de tous les contrats et qu’il détruit donc la société au lieu de la rendre possible comme le soutenait Constant. Cette conclusion à l’avantage d’être simple et claire. Cf. Kant, Emmanuel, « D’un prétendu droit de mentir par humanité », traduction de Luc Ferry, dans Œuvres philosophiques, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1985, tome 3, p.433-441. Pour une discussion plus détaillée de ce texte on se reportera à notre chapitre intitulé : « Emmanuel Kant : La morale du devoir », dans Philosophie : Éthique et politique, publié sous la direction de Yvon Paillé, Laval, Études Vivantes, HRW, 1999, p. 102-103.

[11] Il y avait bien eu en 1994 le détournement d’un avion en Algérie. Les pirates de l’air avaient pour objectif de percuter la tout Eiffel à Paris. L’échec de cette tentative a peut-être contribué à réduire la vigilance des autorités dans la période qui a suivie.

[12] Cette question fait référence à une affirmation à cet effet de Julien Freud dans L’essence du politique., Paris, Sirey, 1965.

[13] Cf. Ricœur, Paul, « Le paradoxe politique », dans Histoire et vérité, Paris, Seuil, 1955, p.260-285.

[14] Nicolas Machiavel, Le Prince, traduction de Jean Anglade, Paris, Livre de Poche, 1972, p.80.

[15] Roberts, Adam, « La ‘guerre contre le terrorisme’ dans une perspective historique », dans Justifier la guerre ? De l’humanitaire au contre-terrorisme, sous la direction de Gilles Andréani et Pierre Hassner, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2005, p.162.

[16] McCoy, Alfred W., A Question of Torture: CIA Interrogation, form the Cold War to the War on Terror. New York, Metropolitan Books, 2006.

[17] Nous avons discuté ailleurs des causes et des conséquences de la Guerre d’Algérie ainsi que des justifications de la violence que cette guerre à générer. Cf. Géopolitique et pouvoirs, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003, publié en collaboration avec Gérard A. Montifroy et Limites de la violence, Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, publié en collaboration avec Yves Trottier.

7 septembre 2009

Conférence de Calgary

Le Canada comme puissance maritime
Marc Imbeault
Collège militaire royal de Saint-Jean
Strategic Advisory Group
Naval Museum of Alberta
Calgary, 1er septembre 2009

« Cette chambre reconnaît le devoir qui incombe au peuple canadien, à mesure que son chiffre de population et ses richesses augmentent, d’assumer dans une plus large mesure les responsabilités de la défense nationale. »
Wilfrid Laurier, Le Canada et la marine, 12 décembre 1912.

Le Canada est une puissance maritime. Sa devise « D’un océan à l’autre » l’exprime clairement, sa géographie le prouve mais sa politique ne l’intègre pas encore pleinement. Je me propose dans ce qui suit de poser les jalons d’une nouvelle approche de la puissance maritime du Canada en développant une vision de celle-ci ancrée dans la réalité géopolitique : une vision résolument tournée vers l’avenir mais aussi respectueuse de nos meilleures traditions en matière de droits politiques en général et de droits de l’Homme en particulier[1].
Le premier homme politique à avoir traduit dans une institution la dimension éminemment maritime de la géopolitique canadienne est le premier ministre Wilfrid Laurier qui créa il y un siècle la Marine royale canadienne. La vision de Laurier peut d’ailleurs encore aujourd’hui nous inspirer. Il pensait, en effet, que son pays deviendrait une grande nation dans l’avenir. Je crois qu’il avait raison et je vais tenter de le démontrer maintenant à partir d’une réflexion sur l’avenir de la marine.
Cette dernière devrait, selon moi, être au cœur du processus par lequel le Canada pourrait devenir un leader de stature mondiale au cours du XXIe siècle. C’est dans cette perspective que je vais tenter de répondre à la question : La marine canadienne doit-elle être indépendante ou intégrée aux forces alliés ?
Pour étayer mon propos je vais procéder en trois étapes.
1. La première portera sur la distinction conceptuelle qu’il faut faire entre les notions politiques de force, de pouvoir, de violence et de puissance.
2. La seconde traitera de la puissance canadienne en tant que telle.
3. La troisième contiendra des recommandations pour l’avenir du Canada et de sa marine à court et à long terme.
L’ensemble du texte est placé sous l’angle de la prospective et tente à l’aide de la philosophie et de la géopolitique de situer le rang de la puissance maritime canadienne dans l’horizon du troisième millénaire.
1. Force, puissance et violence
D’après le philosophe Julien Freund, la notion de puissance doit être soigneusement distinguée de trois autres notions qui forment avec elle une constellation de concepts politiques fondamentaux : le pouvoir, la force et la violence[2].
La puissance d’un État, d’une organisation ou d’un individu relève davantage de l’image qu’ils projettent et de leur réputation que de leur simple réalité. Autrement dit, la puissance est souvent liée au pouvoir et à la force, mais n’est pas forcément limitée par celles-ci. Freund propose deux exemples qui montrent bien cette différence entre la puissance, le pouvoir et la force. Ce sont des cas exceptionnels, mais c’est parfois dans ces situations limites que se révèle la vraie la nature des phénomènes.
Voici le premier : « Jeanne d’Arc, dit-il, n’était qu’une jeune bergère, mais son apparition transforma complètement l’armée royale, puisqu’avec les mêmes armes et les mêmes hommes [c’est nous qui soulignons] elle redonna puissance à une troupe à peu près inapte au combat[3]. » Cet exemple est particulièrement intéressant à la lumière des théories contemporaines du leadership car il montre ce que peut accomplir le « leadership transformationnel ». Jeanne d’Arc redonne toute sa puissance à l’armée française en la transformant. Non pas qu’elle apporte avec elle de nouvelles armes ou même de nouvelles tactiques – là-dessus elle se fiera aux hommes de métier – mais parce qu’elle sera une source d’inspiration extraordinaire pour la troupe, là où il n’y en avait plus. C’est donc uniquement par son charisme, sa détermination et sa vison de la mission spirituelle de la France qu’elle a réussi à faire d’une masse d’individus armés, une troupe de soldats disciplinés, capables d’obéir à leurs chefs et d’appliquer un plan stratégique à grande échelle.
Le deuxième exemple est celui de Napoléon débarquant de l’île d’Elbe : « le prodige de l’invasion d’un seul homme[4] ». Le pouvoir en place et la police française eurent beau l’attendre de pied ferme, il renversa la situation par sa seule présence, sans qu’un seul coup de feu soit tiré. Là encore le charisme joua un grand rôle. Napoléon connaissait personnellement chacun des chefs chargés de le capturer et plusieurs des soldats qui les accompagnaient. Il s’adressa donc directement à eux. Seul et désarmé, il réussit à prendre le commandement de la troupe chargée de l’arrêter et de le conduire à Paris (où il devait être mis dans une cage de fer!) et c’est l’inverse qui se produisit : il remonta vers la capitale pour reprendre le pouvoir[5]. À La Mure, il fait face au bataillon du 5e de ligne. Il se présente alors la poitrine découverte et lance : « S’il en est un parmi vous qui veuille tuer son empereur, me voilà. » Aucun n’obéit à l’ordre de faire feu[6].
Il est des puissances chancelantes qui possèdent pourtant encore beaucoup de force. Au début des années 1980, l’URSS disposait d’une force militaire comparable à celle des États-Unis, peut-être même supérieure, mais sa puissance entamait pourtant un inéluctable déclin.
« Dès qu’une collectivité politique est en perte de puissance, aucune réussite économique ou matérielle ne saurait compenser, politiquement, cette carence. C’est que la puissance dépend moins de la quantité ou de l’abondance des richesses et des biens que de la ténacité, de la détermination résolue et d’une certaine fougue imployable qui ouvrent sans cesse de nouvelles perspectives et accroissent les chances et les possibilités d’extensions. »
L’essence du politique, p.137.
Cette citation d’apparence anodine me semble être d’une importance capitale pour notre propos. Elle signifie qu’il existerait un point de non-retour dans la destinée des collectivités. Un moment à partir duquel la perte de puissance ne pourrait plus être arrêtée. Une sorte de pente fatale qui conduirait inéluctablement au déclin. C’est ainsi que des « superpuissances » apparemment inattaquable et indestructibles, pourraient être graduellement reléguées au second plan. Les meilleurs chefs ne pouvant que ralentir un processus de dissolution indépendant d’eux.
L’Empire romain paraissait indestructible avant d’être vaincu par des hordes de barbares plus déterminés que lui à se battre. Machiavel disait que les meilleures armes font les meilleurs princes et qu’il est illusoire de penser pouvoir gouverner par l’opération du Saint-Esprit comme le croyait le moine Jérôme Savonarole à Florence, mais il a toujours insisté aussi sur la force morale et la bonne fortune du chef politique pour expliquer son succès. La force matérielle impressionne, mais la puissance s’impose plus mystérieusement, elle se développe au-delà des calculs et des bilans économiques ou militaires proprement dit. On la reconnaît au fait que le groupe qui la possède est difficile à vaincre sur le terrain, même lorsqu’il est confronté à un autre groupe disposant de forces matérielles supérieures. Un peu comme sur un échiquier, lorsque l’un des deux camps dispose d’un avantage matériel mais perd l’initiative ou se laisse impressionner par un adversaire plus déterminé.
La puissance n’est pas non plus synonyme de violence, même si elle peut en faire usage. La violence est inhérente au phénomène politique. Tout État possède une police, une armée, un « appareil répressif », qui assure son autorité et permet l’application de la loi. L’usage de cette force peut-être plus ou moins violent. Dans les cas extrêmes, la raison d’État peut être invoquée pour justifier la torture ou le meurtre. Mais, même si la violence peut, comme le rappelle Freund[7], être interprétée comme une manifestation de puissance, elle n’en constitue pas une condition essentielle. L’usage excessif de la violence pourrait même être un signe d’impuissance : « […] la violence est souvent une manière de compenser l’impuissance. En tous cas, la violence ne saurait remplacer la puissance, sinon illusoirement et éphémèrement, à moins de trouver ailleurs un solide fondement à ses capacités. Les révolutions dégénèrent facilement en violence, mais elles trouvent ailleurs la base de leur puissance[8]. »
La puissance ne peut donc être réduite à la force que possède un pays ou à la violence qu’il exerce. Elle repose davantage sur ce qu’il possède mais qui n’est pas encore nécessairement actualisé, sur son potentiel, et encore davantage peut-être sur sa détermination à s’en servir. C’est en ce sens que le Canada peut devenir une grande puissance, car il a incontestablement un immense potentiel. Ce qui lui manque, c’est le temps, la population et la volonté. Ce dernier aspect est très important et nous y reviendrons plus loin.
2. La puissance du Canada
Le Canada dispose d’une combinaison exceptionnelle de richesses qui font de lui un candidat au statut de superpuissance. On y trouve, en effet, la plus grande réserve d’eau douce au monde ainsi que l’une des plus grande réserve de pétrole[9]. Sans parler de tous les autres richesses naturelles qui y sont présentes. Mais, lorsqu’on ajoute à cela trois façades océaniques, un régime politique stable solidement appuyé sur des institutions dont les traditions remontent à l’Empire britannique, on peut dire que le Canada représente du point de vue géopolitique une des grandes puissances de l’avenir.
De fait, le Canada connaît depuis une cinquantaine d’année une montée en puissance qui ne semble pas sur le point de ralentir, les autres pays qui pourraient peut-être rivaliser avec lui étant soit en déclin relatif (États-Unis, pays de l’Europe de l’Ouest) ou surpeuplés (Chine, Inde), sans parler de la dépendance de ces pays vis-à-vis des matières premières. L’exemple des États-Unis est le plus typique. Sa force est incomparable actuellement. Par contre, sa puissance est déclinante. Quant à la Russie, elle peut certes revendiquer elle aussi un immense territoire et de grandes richesses pétrolifères, mais pas de façades océaniques comparables au Canada sur l’Atlantique et le Pacifique. La nouvelle situation de l’Arctique liée au réchauffement climatique ouvre toutefois de nouvelles perspectives tant pour le Canada que pour la Russie. Dans ces conditions, la montée en puissance du Canada pourrait devenir quasiment irrésistible. D’abord, ce réchauffement risque de provoquer un phénomène appelé « immigration écologique ». Or, l’une des destinations privilégiées de cette immigration pourrait être notre pays. Ce qui aurait pour effet de remplir la première condition évoquée plus haut pour augmenter la force du Canada.
Ensuite, le réchauffement devrait permettre l’exploitation de tout le territoire canadien – ou du moins d’une large partie, et notamment du grand Nord, dont on sait maintenant que le sous-sol regorge de richesses. Enfin, si le climat du Canada a été jusqu’à maintenant un désavantage, il va rapidement devenir un atout puisque c’est là que se trouveront les zones les plus tempérés du globe. Autrement dit, les inconvénients du réchauffement de la planète pourront être compensés au Canada par des avantages qui lui permettront d’augmenter sa force et de tirer profit au maximum de son immense potentiel.
C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’ouverture du « passage du Nord-Ouest » et la rivalité entre le Canada et la Russie évoquée plus haut. Il s’agit d’un défi de taille mais, sur le long terme, le Canada dispose d’un avantage stratégique déterminant sur son rival : ses deux autres façades océaniques, celle de l’Atlantique et celle du Pacifique. Alors que la Russie ne pourra compter au mieux que sur une seule façade océanique, le Canada aura la possibilité de déployer sa flotte sur trois. Il n’en reste pas moins que, dans ces conditions, le Canada aura comme jamais besoin d’une marine capable d’assurer sa sécurité. Ce sera une priorité autant du point de vue militaire que commercial. C’est pourquoi, il est important de commencer dès maintenant à tenir compte de cet impératif dans la planification stratégique de la défense nationale. Ce qui m’amène à parler de la philosophie qui devrait guider cette stratégie à court et à long terme.
3. L’avenir du Canada et de la marine canadienne
Lors d’un séminaire portant sur les risques maritimes en matière de terrorisme tenu récemment à San Diego[10], l’un des conférenciers a conclu son exposé de manière « humoristique » en montrant un « pédalo » surmonté d’une mitraillette et portant le drapeau du Canada. Cet épisode stigmatise la réputation de la marine canadienne comme étant à la fois faible et mal équipée. Or, dans la réalité, la marine canadienne n’est pas à ce point démunie. Elle se situe en fait juste derrière celles de pays comme la Grande-Bretagne ou la France et se distingue par sa très grande interopérabilité avec les pays alliés.
Là où elle pourrait peut-être augmenter rapidement sa force serait en améliorant sa capacité de travailler avec les autres éléments des Forces canadiennes, notamment en ce qui concerne les communications. Mais, ici, il faut dire que les autres éléments des Forces canadiennes doivent eux aussi faire les efforts nécessaire pour s’adapter à la marine canadienne. Tout simplement parce que le Canada est essentiellement une puissance maritime. Ce n’est pas pour rien que, pendant la Seconde Guerre mondiale, notre pays s’est d’abord distingué sur les mers. C’est aussi grâce aux océans que nous conservons l’un des plus hauts niveaux de vie sur la planète. Il est donc évident que l’ensemble des Forces canadiennes devraient avoir en vue cette caractéristique essentielle de la géopolitique canadienne et, par conséquent, appuyer la marine et participer à son développement et à son rayonnement partout dans le monde.
À long terme la marine devrait devenir le fer de lance des Forces canadiennes et le pivot de son système de défense et d’attaque. Le développement de la puissance canadienne est conditionné par le contrôle de son immense littoral et l’affirmation sans équivoque de sa souveraineté sur les eaux territoriales des trois océans qui l’entourent. Mais, il faudra aussi à l’avenir que la marine canadienne puisse intervenir avec de plus en plus de force au-delà des limites de ses eaux territoriales pour faire entendre la voix du Canada partout dans le monde. C’est pourquoi la marine canadienne doit devenir une force de premier plan au niveau mondial.
Or, c’est justement en jouant un rôle sur le plan mondial que les Canadiens pourront influencer positivement le destin de l’humanité. C’est ainsi qu’ils partageront les traditions politiques humanistes qui les caractérisent et qu’il n’est pas question d’abandonner au profit d’une simple politique de puissance. Car comme le disait Laurier : « La seule façon de défendre ses idées et ses principes est de les faire connaître.[11] »
Le Canada, en effet, ne pourra pas conserver à l’avenir le même type de politique qui le caractérisait à l’époque où il se limitait essentiellement à des missions de maintien de la paix. En devenant une grande puissance, il devra tôt ou tard assumer le type de politique qui caractérise celles-ci. Autrement dit, il ne sera pas possible de continuer à penser comme un petit pays alors que nous serons devenus un grand pays. Les autres nations ne nous laisseront d’ailleurs pas le choix. Le Canada devra donc faire preuve de la volonté nécessaire pour jouer le rôle que la conjoncture mondiale l’appelle à jouer et que son devoir lui impose. Nous devrons donc avoir suffisamment de forces pour assumer les conséquences de nos décisions, sans parler de la simple défense de nos intérêts vitaux.
Notons aussi que la stratégie navale suggérée ici n’exclut aucunement le développement des autres éléments des Forces canadiennes. C’est même exactement le contraire car en appuyant sa philosophie militaire sur la réalité de son territoire, le Canada pourra assurer la stabilité de sa politique, la prospérité de son économie et le développement d’une force intégrée. Une intégration dont ont parle depuis longtemps, mais impossible à réaliser si l’on ne prend pas conscience de l’importance de la marine au sein du système de défense et, surtout, si l’on ne prend pas conscience des changements cruciaux qui sont en train d’affecter notre territoire.
Conclusion
Rappelons pour terminer cette leçon du philosophe Machiavel pour qui la force morale – la détermination – est un élément clé de toute équation politique. Sans elle, la richesse matérielle, la force des armées et la grandeur des institutions politiques n’est plus rien. En ce sens, nous pouvons encore une fois nous inspirer de Laurier pour énoncer notre recommandation finale à ceux qui se demandent si la marine canadienne doit rester indépendante ou si elle doit s’intégrer aux Forces alliées. D’après moi, la modération du principe énoncé par ce grand homme d’État canadien au début du siècle dernier en parlant de l’Empire britannique vaut toujours : « L’empire, disait-il, se compose d’une multitude de nations libres soumises à un même souverain, mais qui, avant tout, se doivent à elles-mêmes[12]. » Aujourd’hui encore, et pour longtemps j’espère, le Canada ne se doit qu’à lui-même. Il doit s’allier aux autres nations qui partagent avec lui des valeurs communes et des intérêts communs, mais il doit aussi défendre jalousement sont indépendance. Or, ces deux objectifs ne sont pas contradictoires mais complémentaires.
Il est en effet parfaitement possible à la marine canadienne de jouer un rôle dans les Forces alliées tout en restant indépendante. Et, même s’il est vrai qu’en l’état actuel des choses, la marine canadienne – et le Canada lui-même – ne jouent qu’un rôle relativement mineur au sein de celles-ci, les lignes prospectives que j’ai tracées permettent de penser que la situation pourrait évoluer à plus ou moins long terme. Si, comme je le crois, le Canada est appelé à devenir une véritable puissance mondiale, il doit dès aujourd’hui se donner les moyens de ses ambitions, et ce, notamment, en se dotant d’une organisation militaire suffisamment puissante et indépendante pour relever les défis qui l’attendent.
Montréal, août 2009


Bibliographie
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BÉLANGER, Réal, Dictionnaire biographique du Canada en ligne, http://www.biographi.ca/.
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IMBEAULT, Marc et MONTIFROY, Gérard, Géopolitique & Économies, Paris, Frison-Roche, 1997.
IMBEAULT, Marc et MONTIFROY, Gérard, Géopolitique & Pouvoirs, Lausanne, L’Age d’Homme, 2003.
“La marine dont le Canada a besoin”, site de la marine canadiennes, http://www.navy.forces.gc.ca/.
LAURIER, Wilfrid, Le Canada et la marine, Discours prononcé par le Très Honorable Sir Wilfrid Laurier, Chef de l’Opposition, 12 décembre 1912, Bureau Central de l’information du parti libéral canadien, Ottawa, 1913.
MACHIAVEL, Le Prince, trad. de Jean Anglade, Paris, Le Livre de Poche, 1972.
Point de mire. Stratégie de la marine pour 2020, Défense nationale, Direction de la stratégie maritime, disponible sur le site de la marine canadienne, http://www.navy.forces.gc.ca/.
SCHULL, Joseph, Laurier. The First Canadian, Toronto, MacMillan of Canada, 1965.
WILLIAM, Donald, Le choc des temps, Paris, Frison-Roche, 2000.
WILLIAM, Donald, Le temps des rivalités, Sainte-Foy, Fleurs de Lys, 2002.


[1] Au sujet des traditions canadiennes en matière de défense des droits de l’Homme on se reportera à notre conférence intitulée : « L’exportation des valeurs canadiennes : Réflexion sur la guerre en Afghanistan », prononcée lors du colloque intitulée Le nouveau champ de bataille, tenue au Collège militaire royal de Saint-Jean en 2007 et dont le texte est disponible à l’adresse : www.phigeo.blogspot.com.
[2] FREUND, Julien, L’essence du politique, Paris, Sirey, 1965.
[3] L’essence du politique, p. 136.
[4] Le mot est de Chateaubriand, cité par Jacques Bainville, Napoléon, Paris, Arthème Fayard, 1931, p.448-449.
[5] Réalisant la prophétie : « L’aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. », Napoléon, p. 448.
[6] Sur cet épisode, Napoléon, p. 450.
[7] L’essence du politique, p.139.
[8] L’essence du politique, p.139.
[9] On trouvera un exposé de ce phénomène appliqué à la province de Québec dans notre conférence intitulée : « La ‘conflictualité’ au cœur du Saint-Laurent », prononcée à Québec lors du colloque Le Saint-Laurent en guerre : 1608-2008 et disponible sur le site : www.phigeo.blogspot.com.
[10] CRESWELL, Kevin, “Maritime Security and Port/Border Awareness”, Bicoastal Counter Terrorism Summit, Halo Corporation, San Diego State University, Visualization Center, avril 2009.
[11] Dicocitations, http://www.dicocitations.com/auteur/2605/sir_Wilfrid_Laurier.php, consulté le 26 août 2009.
[12] Cité par Réal Bélanger dans le Dictionnaire biographique du Canada en ligne, http://www.biographi.ca/, consulté le 25 août 2009.

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