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9 août 2014

Une nouvelle philosophie des bourreaux ?

PhiGéo

Vous pouvez lire un nouvel article de l'auteur de ce blogue dans la Revue du Cavalier bleu. Le point de départ de cet article est une analyse et un commentaire critique de deux textes illustrant les efforts de la philosophie pour justifier l'usage de la torture dans la lutte contre le terrorisme. 


Note de bas de pageet l'article intitulé : « The case for Dirty Harry and against Alan Dershowitz » de Uwe SteinhoffNote de bas de pa. Ces deux textes illustrent selon moi un paradigme philosophique. Celui de l'approche analytique au sujet du problème posé par l'usage de la torture au cours des interrogatoires liés à la lutte contre le terrorisme en Occident.

4 novembre 2012

Mali : le dialogue avant les armes

- Mali : le dialogue avant les armes
Iyad Ag Ghaly - Photo MSN
PhiGéo

Des négociations sont en cours par l'entremise de l'Algérie principalement, et du Burkina Faso, en vue de trouver une entente aux tensions graves qui secouent le Mali. Le but principal de ces négociations est d'empêcher la partition du pays entre le nord et le sud.

Depuis le coup d'État de 2011, le pays est de fait scindé en deux parties. La situation semble être, en gros, la suivante : une bonne partie du nord du Mali est contrôlé par Ansar Dine, un groupe dont l'idéologie est islamiste et qui est composé essentiellement de Touaregs. Le sud est demeuré sous le contrôle de la capitale Bamako; une capitale dont le pouvoir est toutefois très affaiblie.

Il n'y a pas vraiment de gouvernement au Mali en ce moment. Il y a plutôt un état de transition entre l'ancien ordre établi et une recomposition dont on ne sait pas exactement à quoi elle aboutira. Le pays risque d'être aux prises encore longtemps avec des conflits religieux puisque Ansar Dine applique déjà dans sa zone d'influence la charia.

Les prochaines semaines sont donc importantes et les négociations actuelles représentent certainement une chance de stabilisation pour le pays. En tous cas, le chef d'Ansar Dine semble d'accord pour le dialogue :

"À près d'un mois de l'échéance du dépôt au Conseil de sécurité d'un plan d'intervention militaire de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) au Mali, Ansar Dine, un des groupes islamistes armés du nord du Mali, entame des négociations avec l'Algérie et le Burkina Faso. Deux délégations ont été dépêchées par le groupe. L'une à Ouagadougou pour rencontrer le président Blaise Compaoré et l'autre à Alger.
« Nous sommes pour la paix, et pour la paix, il faut le dialogue », a déclaré un proche d'Iyad Ag Ghaly, le chef du groupe."

- Mali : le dialogue avant les armes

26 octobre 2012

Danger au Mali : le polisario renforce les terroristes islamistes

PhiGéo

La situation au Mali ne cesse d'inquiéter depuis le coup d'État survenu en 2011. Le nord du Mali est en passe de devenir un sanctuaire pour le terrorisme islamique. C'est ce qui ressort de l'article publié par leral.net où est décrite la convergence de plusieurs groupes autour d'Ansar Dine, leader de la contestation - et de la victoire contre - le pouvoir de Bamako. Voici la description de leral.net :

"C’est ainsi que des centaines de jihadistes, venant des camps du polisario de Tindouf, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Soudan, ont déboulé récemment au Nord du Mali, occupé par des islamistes armés, pour renforcer les rangs des terroristes islamistes d’AQMI et du MUJAO et se battre à leur côté dans la perspective de l'envoi dans la région d'une force armée étrangère.

De plus, afin de renforcer ses rangs, le groupe islamiste Ansar Dine, contrôlant de larges zones du nord Mali, a tenu des discussions pour réactiver son accord avec ses ex-alliés touaregs séparatistes du MNLA."


Mais, ce renforcement d'Ansar Dine, est attribué en grande partie au laxisme algérien :

"Face à cette nouvelle donne, de nombreux pays s’interrogent sur le rôle de l’Algérie dans le pourrissement de la situation au Mali et dans le climat d’insécurité dangereux qui menace la sécurité et la stabilité de la région générés par les actes terroristes.

Ces pays n’ont pas hésité à mettre en relief la responsabilité du polisario et de l’Algérie dans cette escalade de la violence, tant à travers son mépris du droit international que dans son laxisme dans le contrôle de son territoire et des camps du polisario de Tindouf que dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale."


Quoiqu'il en soit de la responsabilité algérienne, si les faits rapportés sont exacts, la situation ne risque pas de s'améliorer au Mali prochainement. Les islamistes avaient vaincus avec l'aide des Touaregs mais cette alliance semblait rompue. Voilà qu'elle pourrait être renouvellée. Si, en plus, d'autres groupes islamistes se joignent à la rébellion, on en voit pas comment le pouvoir malien affaibli pourra composé encore bien longtemps avec cette nouvelle avarie.

6 septembre 2011

"Nous sommes avec vous!"

PhiGéo

Alors que l'Algérie est parfois pointée du doigt pour avoir affiché sa neutralité dans l'affaire libyenne, l'organisation de la Conférence internationale sur le terrorisme qui s'ouvrait ce matin lui donne l'occasion d'affirmer son rôle de premier plan dans la lutte contre le terrorisme en Afrique du Nord.

Brahim Takheroubt rapporte ainsi dans un article de L'Expression les propos tenus par le Coordonnateur américain pour le contre-terrorisme auprès du département d'État américain, Daniel Benjamin, selon lequel la collaboration entre l'Algérie et les États-Unies n'a jamais été aussi forte dans la lutte contre le terrorisme.

La thématique générale de cette conférence internationale est le développement économique:

"«Il ne peut y avoir de lutte contre le terrorisme sans développement économique.» Cette approche a été avancée déjà en 2007 par Daho Ould Kablia lors d'une rencontre algéro- malienne. C'est ce qui justifie d'ailleurs la présence d'institutions financières à la conférence d'aujourd'hui, comme la Banque mondiale, la Banque islamique et la Banque africaine."

Mais l'aspect le plus important de cette rencontre est l'étude de la crise en Libye et de ses conséquences, notamment du problème posé par la dissémination des armes du régime de Kadhafi et du danger qu'elles se retrouvent dans les mains de groupes terroristes. 

De manière plus général, il est certain qu'une rencontre entre les représentants américains et algériens en présence de ceux de d'autres pays dans le contexte d'un dialogue constructif pourrait menée à une meilleure compréhension de la politique de l'Algérie vis-à-vis de son voisin. Ce dialogue pourrait peut-être même offrir des perspectives nouvelles pour ce qu'on appelle "l'après-Kadhafi" dans cette région. 

L'Expression - Le Quotidien - �Nous sommes avec vous!�

29 août 2011

Qaddafi’s Wife and 3 of His Children Flee to Algeria

PhiGéo

L'épouse de Kadhafi et trois de ses enfants ont trouvé refuge en Algérie pendant que les combats continuent autour de Syrte. Selon le New York Times qui fait le point sur la situation qui prévaut en Libye, seules quelques poches de résistances subsistent à Tripoli et le gros des forces encore fidèles à Kadhafi se trouvent à Syrte. Mais cette ville a subi les bombardements de l'OTAN et pourrait tomber à son tour dans les jours qui viennent. Les insurgés tentent de négocier actuellement avec les habitants de la ville afin qu'ils se rendent sans combats.

Il n'y a toujours pas de traces du "colonel"... il demeure imprévisible.

Qaddafi’s Wife and 3 of His Children Flee to Algeria - NYTimes.com:
'via Blog this'

4 juillet 2011

Franco-Algerian Security Rapprochement is Threatened by Divergent Views on Libya

PhiGéo

L'intervention française en Libye pourrait remettre en question le réchauffement des relation franco-algérienne selon Dario Cristiani qui publi un article dans le Terrorism Monitor à l'occasion de la visite du ministre des affaires étrangères français, Alain Juppé, en Algérie.

Selon D. Cristiani, l'affaiblissement du régime libyen pourrait entraîner des troubles en Algérie s'il signifiait, par exemple, un renforcement d'AQMI en Libye. Du moins, ce serait la perception des autorités algériennes. Cette hypothèse n'est pas à négliger. Les responsables de l'opposition libyenne reconnaissent eux-mêmes que des sympathisants islamistes radicaux font partie de leurs supporteurs.

Mais, les intérêts communs de la France et de l'Algérie devraient l'emporter à moyen et à long terme sur les divergences, somme toute superficielles, entre les gouvernants du moments dans l'un et l'autre pays. La recrudescence possible de l'influence française en Afrique n'indispose en réalité que ceux qui veulent la supplanter depuis des années.

The Jamestown Foundation: Franco-Algerian Security Rapprochement is Threatened by Divergent Views on Libya

30 janvier 2011

Limites de la violence: Google Livres

De larges extraits du livre que j'ai publié en collaboration avec Yves Trottier, Limites de la violence. Lecture d'Albert Camus, sont disponibles sur Google Livres.

Cet ouvrage retrace les principales étapes de la réflexion de Camus sur la violence: inévitable et injustifiable. Il contient un chapitre sur les attentats et l'usage de la torture avant et pendant la Guerre d'Algérie ou une interprétation de L'Homme révolté rend la pensée de Camus sur le terrorisme et le contre-terrorisme très actuelle.

Limites de la violence: lecture d ... - Google Livres

1 juillet 2009

Nobes Ends. Torture and the Ethics of Counter-Terrorism

Noble ends
Torture
And
the ethics of counter-terrorism
Marc Imbeault
Royal Military College Saint-Jean

“Let us leave aside all speculation about princes and look only at the realities.” [Translation]
Niccolò Machiavelli, The Prince, XV
The issue central to this presentation can be summarized in the following question: "What is the value of the moral justifications for the use of torture in the fight against terrorism?" The enemy facing the West has clearly stated that he would not shrink from using any means to achieve his ends. In a videotaped message broadcast just after the attacks of September 11, 2001, Osama Bin Laden explicitly threatened to destroy America. The many attacks that followed show that this warning must be taken seriously. It would accordingly be a serious mistake to minimize the threat that looms over America and over the West in general, in order to oppose the exceptional security measures taken by Western countries in the wake of September 11.
Terrorist organizations do not hesitate to justify the use of the most violent means, and they have no respect for the most fundamental human rights: for them, the end justifies the means.[1] The issue is whether Western countries, and specifically the United States, are justified in adopting a comparable stance and using morally reprehensible means such as disinformation, lies, corruption or torture to defend themselves. We will limit our discussion here to a single aspect of this issue: the use of torture in the interrogation of individuals suspected of terrorism.
I will leave aside for the moment the legal definitions of torture. Discussion of these definitions may be useful and important, but does not concern ethics as such. Ethical principles outweigh, if one can use the term, legal principles, and their field of application is broader. I will accordingly use the word "torture" in the context of interrogation sessions during which physical or psychological pain is inflicted on someone in order to obtain important information.
The ethical justification for the use of torture
in counter-terrorism
The justifications of torture generally have to do with the exceptional nature and urgency of the situation.
The exception
The exceptional nature of the fight against terrorism can be examined on two levels. The first concerns individual members of a terrorist organization. The second concerns the overall situation created by the use of terror.
Through membership in a terrorist organization, individuals place themselves in an exceptional situation in which the rights normally granted to prisoners of war cannot apply. Terrorists are not part of a regular army, and their operations are closer to those of spies than those of soldiers.[2] This is why terrorists are not considered combatants within the meaning normally used in the treaties and conventions banning torture. It would thus be normal for them to be treated differently from other combatants when captured. According to this approach, the type of action undertaken by terrorists – subversive strikes – exclude them de facto from the protection of treaties such as the Geneva Conventions. The same type of action, however, justifies the claim that they cannot receive the legal protection normally enjoyed by citizens in a state founded upon law. Terrorism itself is deemed to have created the global context that justifies the suspension of suspects' rights. Individuals suspected of being part of terrorism, or of assisting it in any way, thus no longer belong to humanity. It is therefore possible – and at times even necessary – to torture them if that makes it possible to obtain information.
Urgency
The prevention of terrorist attacks is also a matter of urgency. It may be that the investigators do not have much time to interrogate a suspect and that the use of torture is deemed to be the only way of obtaining information quickly. The example most often used is that of the ticking time bomb. In such a case, a serious, imminent threat would clearly justify the use of torture. It is important to prevent a bomb from exploding if it could kill thousands of people.
Many authors have used the rationales of urgency and of the exceptional nature of the fight against terrorism to justify torture. Here, I will discuss the argument used by a characteristic representative of this approach: "An Ethical Defense of Torture in Interrogation" by Fritz Allhoff[3]. In the same vein as Michael Levin and Alan Dershowitz, who justify torture when it is the only way of averting a serious, imminent threat, Allhoff offers a process of reflection on the conditions which can morally justify the use of this practice.[4]
In his article, Allhoff first maintains that torture must be placed in the context of a dilemma between the rights of the individuals being interrogated and those of the people one is trying to protect. To illustrate his idea, Allhoff asks us to imagine a police officer in a face-off with a gangster who is on the point of killing the five witnesses to one of his crimes. The police officer would be justified in opening fire on the gangster to save the witnesses, since the rights of the gangster are outweighed by their rights. This example clearly indicates that, in Allhoff's view, it is at times necessary to violate one right in order to defend another. In his view, the same is true in cases of the rights of terrorism suspects in relation to the rights of their potential victims.
“Therefore, I think that a strong case can be made for the idea that torture can be justified, even if it entails rights violations, so long as we find ourselves in such a quandary that rights will end up being broken whether torture occurs or not. In these situations, some rights violation is bound to occur regardless, so we might as well either serve the greater good or else aim to minimize the overall violation of rights…. Either goal suggests the permissibility of torture[5].”
Once torture in general is justified as a lesser evil in certain circumstances,[6] Allhoff wonders under what specific conditions it can be used. He identifies four which, if they are all met, could justify torturing a suspect in order to obtain information. He summarizes this contention as follows:
“I think that the conditions necessary to justify torture are: the use of torture aims at acquisition of information, the captive is reasonably thought to have the relevant information, the information corresponds to a significant and imminent threat, and the information could likely lead to the prevention of the threats. If all four of these conditions are satisfied, then torture would be morally permissible[7].”
In order to be able to assert that torture is legitimate, it must thus be used solely to obtain important information that would make it possible to forestall an imminent strike. It is also stated that there must be good reason to believe that the suspect who will be tortured does indeed have the information. Allhoff concludes this development with a description of a paradigmatic example:
“For example, imagine that we have just captured a high-ranking official with an internationally known terrorist group and that our intelligence has revealed that this group has planted a bomb in a crowded office building that will likely explode tomorrow. This explosion will generate excessive civilian casualties and economic expense. We have a bomb squad prepared to move on the location when it is given, and there is plenty of time for them to disarm the bomb before its explosion tomorrow. We have asked this official for the location of the bomb, and he has refused to give it. Given these circumstances (which satisfy all four of my criteria), I think that it would be justifiable to torture the official in order to obtain the location of the bomb[8].”
After identifying the conditions under which the use of torture is justified, the only remaining question is to specify what type of torture is acceptable. The principle that guides Allhoff here is that exaggerated means should not be used. He states, for example, that if merely depriving someone of a meal is enough to make him talk, it is not necessary – not morally acceptable – to pull out his nails. The rest is appropriate.
The excesses of abstract knowledge
The type of argumentation advanced by Allhoff has the value of highlighting the dilemma which could potentially be faced by current Western political leaders. However, the method he uses does not support conclusions of any kind regarding the morality of torture. This method is founded essentially on imagination and has validity only in an abstract world where theoreticians can define data as they wish, without referring to actual historical events other than in anecdotal form. Not that anecdotes are worthless; on the contrary, they may draw attention to an important aspect of a problem and in this sense play a not inconsiderable heuristic role.
Abstract scenarios also have the drawback of catching a thought "in a trap," so to speak, and dragging it to conclusions which run counter to the most fundamental intuitions, such as the revulsion we feel regarding the use of torture. To return to the examples put forward by Allhoff, it is clearly difficult to maintain that a police officer would be refused permission to shoot a gangster who was on the point of murdering five innocent people in a cowardly way. It is also difficult to claim that a high-ranking terrorist should not be tortured if he has crucial information that would prevent large-scale attacks. However, although it is possible to imagine such examples, they do not have much connection with reality. Allhoff's reasoning is accordingly valid from the point of view of pure logic, albeit fragile in terms of applied ethics. It presupposes that we know a priori (before the fact) what we in reality know only a posteriori (after the fact). We are routinely confronted with this confusion when we hear that such and such an incident could have been – and thus should have been – avoided. The police are often criticized for not having arrested a criminal before he or she committed a crime. However, the same police are equally often blamed for abusing their powers by making arbitrary arrests. The truth is that one cannot arrest everyone who poses a threat of committing an offence. (In other words, maybe everyone?) This is why the work of the security services more often resembles art than science. Basing ethical considerations on a "thought experiment" which is rooted as much in the imagination as in reality thus appears to be a risky undertaking, from both a theoretical and a practical standpoint.[9]
Let us take a concrete example which is familiar to everyone and has the advantage of being real: that of the attacks of September 11, 2001. Once they had occurred, it was fairly easy to demonstrate that they could have been avoided and to criticize the American security services as incompetent, stupid or naïve – to the point that some propagandists maintain that the attacks were desired by the American authorities themselves. Preventing them would in fact have been so easy that there was no explanation for how they could have occurred, other than with the complicity of the CIA or the FBI! Here, however, we must be careful not to confuse what is possible with what is real. The fact that something is a possibility does not make it a reality: that something is possible does not necessarily imply that it exists. The possibility that al‑Qaeda was conspiring to bring down the towers of the World Trade Center was serious; the fact that some people were taking flying lessons but had no interest in landing manœuvres was not, prior to September 11, 2001, a sufficient reason to arrest them. It must not be forgotten that the success of this operation lay precisely in the unheard-of nature of the attack and accordingly its element of surprise. The same attack would probably not be possible today, due to the simple fact that passengers on a hijacked aircraft no longer react as they reacted then to an attempted hijacking, precisely because of the attacks of September 11.
But even if torture is morally unjustifiable, could one not maintain that it may be politically justifiable, if one admits – and this is a theory that I endorse – that the political sphere is separate from the moral sphere?
The rejection of torture on the grounds that it is immoral does not mean that states must automatically prohibit the practice thereof. It is in fact impossible to reduce political activity to morality alone. There are specifically political imperatives under which the use of torture can be examined in a different light and, generally speaking, the use of morally repugnant expedients, such as lies, misinformation or corruption. At this point, I would like to conclude these thoughts in order to put into perspective what we have just asserted from a moral standpoint.
Violence: the quintessence of politics?
Analyzing the issue of torture from a political perspective means evaluating its relevance in terms of costs and benefits to society. Torture may then become one of the means used by power to achieve its ends. Is not violence central to politics?[10] There is truly a paradox between the specific means and the ends of politics: between peace or concord, which is the aim of politics, and the violence it uses to achieve that end.[11] The Prince, as Machiavelli said, must learn "to be evil, and use or not use this art, depending on necessity. [Translation]"[12] He must be at times a lion and at times a fox, meaning that he must use force and trickery wisely depending on the circumstances.
Drawing on the lessons of the past, Adam Roberts summarizes the current situation in the following passage:
“All societies encounter problems when fighting an invisible, brutal enemy who may have numerous secret sympathizers. Under such circumstances, most states, even democratic ones, use some form of imprisonment without trial. This entails serious risks: first, the risk of arresting and detaining the wrong people; second, that detainees are mistreated. In both cases, the danger lies in creating martyrs and thus feeding terrorism [Translation][13].”
As we have seen here, the analysis of torture benefits from being placed in a historical perspective. Alfred McCoy demonstrates convincingly in his book A Question of Torture[14] that this practice yields significant results only on a large scale. The Battle of Algiers provides a well-known instance of this. In 1957, the French army and intelligence services tortured thousands of people in the Algerian capital and managed to obtain sufficient valid information to nullify the attempted strikes by the terrorist organizations that were active at the time. These results were obtained by amassing substantiating information obtained through torture. It would undoubtedly have been possible to achieve this through other means, but that would have required the work of interrogators who were skilled, well trained and educated, whereas practitioners with very ordinary abilities proved sufficient to handle the traditional techniques characteristic of so-called "robust" interrogation. From this point of view, the use of torture is tempting and appears, at least at first sight, to be relatively inexpensive.
In order to correctly assess the cost of torture, however, both the short-term and long-term costs must be considered. In the short term, with the exception of doctors who can supervise the process and prevent premature death, torture can be carried out by personnel with little training and cheap instruments – such as the infamous gégène. The cost of torture is thus relatively low compared to the cost of training sophisticated interrogators and analysts who do not use such means to obtain information. It should not be forgotten, however, that torture comes with a high political cost. In the long term, the use of torture can have severe consequences for the troops of a country that engages in it, on those of the enemy and on public opinion.
Let us begin with the impact on the troops of the country concerned. It is pointless to authorize only a few individuals to carry out torture, for a limited period of time and with limited methods. Such authorizations have invariably presaged the swift generalization of torture throughout security systems, without which it is ineffective. The generalized use of torture, however, has a devastating effect on troops, the main problem being that the enemy, who is no longer regarded as a human being, is initially despised and then inevitably underestimated. This is one of the worst catastrophes that can befall a fighting organization.
Among the enemy, the use of torture intensifies the process of fanaticization that feeds the war. It is not difficult to understand the reaction of a people whose "children" are tortured. In the case of the Battle of Algiers, torture had the effect of dramatically exacerbating the resentment felt by Algerians toward all French people and broke off the last channels of communication which might perhaps have led to a moderate negotiated solution[15].
Ultimately, the most serious consequence of the use of torture is its effect on public opinion. The favourable light in which America was viewed by world public opinion in the wake of the September 11 attacks has given way to mistrust, even hatred, since the mistreatment to which prisoners have been subjected at Guantanamo in Cuba and at Abu Ghraib in Iraq became known. Controlling public opinion is not easy, and America is having difficulty refurbishing its image, despite the expenditure of millions of dollars. The same was true for France after the Battle of Algiers. Even today, the dishonour of the French torturers casts a shadow over the country's reputation.
While torture can accordingly not be excluded from the political arsenal, its very high cost in the medium and long term must be emphasized. The fact that the techniques used do not entail excessive expense masks the high cost associated with the political consequences of its use. Torture accordingly cannot be recommended, even from a strictly political standpoint. The first great counter-terrorism expert, Joseph Fouché, Duke of Otranto and Chief of Police under Napoleon, explicitly advised against it. On the other hand, unalloyed idealism can no more lead effectively to victory than can cynical realism. What is essential is the ability to manipulate both and to maintain a sense of proportion. Security systems that are based exclusively on benevolent humanism will be swiftly subverted by the enemy and they will be unable to anticipate threats or to neutralize them. It is thus essential to find a middle way between the two extremes, one of which would be a policy totally devoid of moral principles and the other a policy totally devoid of flexibility.


References
ALEM, Jean-Pierre. L’espionnage, histoire, méthodes, Paris, Lavauzelle, 1987.
ALLHOFF, Fritz. "An Ethical Defense of Torture in Interrogation," in Ethics of Spying, under the direction of Jan Goldman and Martin Gordon, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, pp. 126-40.
FOUCHÉ, Joseph. Mémoires de Joseph Fouché duc d’Otrante, lecture by Michel Vovelle, Paris, Imprimerie nationale, 1992.
FREUND, Julien. L’essence du politique, Paris, Sirey, 1965.
IGNATIEFF, Michael. "Lesser Evils," website of the John F. Kennedy School of Government, www.ksg.harvard.edu.
IMBEAULT, Marc. "Emmanuel Kant: The Morality of Duty," in Philosophie: Éthique et politique, published under the supervision of Yvon Paillé, Laval, Études Vivantes, HRW, 1999, pp. 102‑3.
IMBEAULT, Marc, and MONTIFROY, Gérard. Géopolitique et pouvoirs, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003.
IMBEAULT, Marc, and TROTTIER, Yves. Limites de la violence, Québec City, Presses de l’Université Laval, 2006.
KANT, Emmanuel. "Of a claimed right to lie out of humanity," translated by Luc Ferry in Philosophical Works, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1985, vol. 3, pp. 433-41.
LA TOURANE, Sébastien de. Julien Freund: penseur « machiavélien » de la politique, Paris, L’Harmattan, 2004.
MACHIAVELLI, Niccolò. The Prince, French translation by Jean Anglade, Paris, Livre de Poche, 1972.
MADELIN, Louis. Fouché, 1759-1820, Paris, Plon, 1955.
McCOY, Alfred W. A Question of Torture: CIA Interrogation, from the Cold War to the War on Terror. New York, Metropolitan Books, 2006.
PFAFF, Tony. "Bungee Jumping off the Moral Highground: Ethics of Espionage in the Modern Age," in Ethics of Spying, under the supervision of Jan Goldman and Martin Gordon, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, pp. 66-103.
POSNER, Richard A. Not a Suicide Pact: The Constitution in a Time of National Emergency, Oxford University Press, 2006.
RICOEUR, Paul. “Le paradoxe politique” [The Political Paradox], in Histoire et vérité, Paris, Seuil, 1955, pp. 260-85.
ROBERTS, Adam. "La ‘guerre contre le terrorisme’ dans une perspective historique" [the war on terror from a historical perspective], in Justifier la guerre? De l’humanitaire au contre-terrorisme, under the supervision of Gilles Andréani and Pierre Hassner, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2005, p. 162.


[1] The scenes of decapitation broadcast over the Internet demonstrate the barbarism of which terrorist organizations are capable. It should be noted that this behaviour is nothing new among those who engage in terror. The heads of the enemies of the French Revolution were displayed to the crowd after they had been guillotined. In the late 1980s, a CIA agent, William Buckley, was filmed being tortured to death by Hezbollah in Beirut. The videotapes were subsequently sent to U.S. embassies.
[2] Tony Pfaff, for example, supports the idea that those who decide to play the terrorists' game must expect to suffer the consequences, and that this anticipation itself constitutes the basis for a justification of the methods employed by the security services. Pfaff does not, however, go so far as to explicitly justify the use of torture. Cf. "Bungee Jumping off the Moral Highground: Ethics of Espionage in the Modern Age," in Ethics of Spying, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, pp. 66-103.
[3] Allhoff, Fritz, "An Ethical Defense of Torture in Interrogation," Ethics of Spying, pp. 126-40.
[4] Richard Posner advocates an interpretation of the U.S. Constitution that opens the door to the use of torture in the counter-terrorism context. He maintains that it may be justifiable from a moral and political standpoint. Cf. Posner, Richard, Not a Suicide Pact: The Constitution in a Time of National Emergency, Oxford University Press, 2006, pp. 9-10.
[5] Ethics of Spying, p. 132.
[6] In the same vein, there is the article by Michael Ignatieff entitled "Lesser Evils," available on the website of the John F. Kennedy School of Government, www.ksg.harvard.edu.
[7] Ethics of Spying, p. 134.
[8] Ethics of Spying, p. 134.
[9] The argument based on a probability of a future good is also inherently based on a serious ethical problem. In an article entitled "Of a claimed right to lie out of humanity," Kant answered one of his critics, Benjamin Constant, who maintained that duties were not absolute and that exceptions were necessary in order to make life in society possible. Constant maintained, a little like Allhoff, that brigands should not have the same rights as others, specifically with regard to the truth. He accordingly suggested that it was acceptable to lie to one of them if the lie could avert a greater evil – such as murder. Kant rightly notes that telling the truth to a criminal would not necessarily entail a crime, whereas the fact of lying – to anyone – always constitutes wrongdoing. The obligation to tell the truth is a categorical imperative of universal validity. Kant continues that lies are themselves a crime and that the fact of trying to justify one by hypotheses about what will happen if it is not committed has no moral value. He concludes by affirming that the fact of lying ruins a community's trust, which is basic to all contracts and that it accordingly destroys society instead of making it possible, as Constant recommended. This conclusion has the advantage of being clear and simple. Cf. Kant, Emmanuel, "Of a claimed right to lie out of humanity," translated by Luc Ferry in Philosophical Works, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1985, vol. 3, pp. 433-41. For a more detailed discussion of this volume, readers are referred to the chapter entitled "Emmanuel Kant: The Morality of Duty," in Philosophie: Éthique et politique, published under the supervision of Yvon Paillé, Laval, Études Vivantes, HRW, 1999, pp. 102-3.
[10] This question refers to a statement to that effect by Julien Freud in L’essence du politique, (Paris: Sirey, 1965).
[11] Paul Ricœur, "Le paradoxe politique" in Histoire et vérité, (Paris: Seuil, 1955), 260-85.
[12] Niccolò Machiavelli, The Prince, translated into French by Jean Anglade, (Paris: Livre de Poche, 1972), 80.
[13] Adam Roberts, "La ‘guerre contre le terrorisme’ dans une perspective historique," in Justifier la guerre ? De l’humanitaire au contre-terrorisme, Gilles Andréani and Pierre Hassner, eds., (Paris :Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2005), 162.
[14] Alfred W McCoy, A Question of Torture: CIA Interrogation, from the Cold War to the War on Terror. (New York: Metropolitan Books, 2006).
[15] We have discussed elsewhere the causes and consequences of the Algerian war and the justifications of violence generated by that war. See : Marc Imbeault and Gérard A. Montifroy, Géopolitique et pouvoirs, (Lausanne: L’Âge d’Homme, 2003). Also : Marc Imbeault and Yves Trottier. Limites de la violence, (Quebec City : Presses de l’Université Laval, 2006).

30 novembre 2006

Conférence de Kingston



La noblesse des fins

La torture dans l’éthique du contre-terrorisme

Marc Imbeault, Collège militaire royal du Canada

« Laissons donc de côté toutes les imaginations qui se sont faites à propos des princes, et ne voyons que les réalités. »

Nicolas Machiavel, Le Prince, XV


La problématique à l’origine de cette présentation peut se résumer à la question suivante : « Que valent les justifications morales de l’usage de la torture dans la lutte contre le terrorisme ? » L’ennemi auquel fait face l’Occident a clairement énoncé qu’il ne reculerait devant aucun moyen pour atteindre ses fins. Oussama Ben Laden a explicitement menacé de détruire l’Amérique dans un message vidéo diffusé juste après les attentats du 11 septembre 2001. Les nombreuses attaques qui ont suivi montrent que cet avertissement doit être pris au sérieux. Ce serait donc une grave erreur de minimiser la menace qui pèse sur l’Amérique, et sur l’Occident en général, pour s’opposer aux mesures de sécurités exceptionnelles adoptées par les pays occidentaux après le 11 septembre.

Les organisations terroristes n’hésitent pas à justifier l’usage des moyens les plus violents et n’ont aucun respect pour les droits humains les plus fondamentaux : pour eux la fin justifie les moyens[1]. Le problème est de savoir si les pays occidentaux, notamment les États-Unis, sont justifiés d’adopter une attitude comparable et d’utiliser des moyens que la morale réprouve comme la désinformation, le mensonge, la corruption ou la torture pour se défendre. Nous allons nous limiter ici à un seul aspect de cette problématique, celui de l’usage de la torture pendant l’interrogatoire des personnes suspectées de terrorisme.

Je laisserai pour le moment de côté les définitions juridiques de la torture. La discussion de ces définitions peut être utile et importante mais elle ne concerne pas l’éthique en tant que telle. Les principes éthiques surplombent, si l’on peut dire, les principes juridiques et leur champ d’application est plus vaste. J’utiliserai donc le mot torture dans le contexte des séances d’interrogatoires où l’on inflige à quelqu’un des souffrances physiques ou morales dans le but d’obtenir des informations importantes.


1. La justification éthique de l’usage de la torture dans le contre-terrorisme

Les justifications de la torture tournent généralement autour du caractère exceptionnel et de l’urgence de la situation.

a) L’exception

Le caractère exceptionnel de la lutte contre le terrorisme s’exprime à deux niveaux. Le premier niveau concerne l’individu qui adhère à une organisation terroriste. Le second niveau concerne la situation globale créée par l’usage de la terreur.

En adhérant à une organisation terroriste, un individu se place dans une situation exceptionnelle où les droits reconnus habituellement aux prisonniers de guerre ne peuvent pas s’appliquer. Les terroristes ne font pas partie d’une armée régulière et leur fonctionnement s’apparentent plus à celui des espions que des soldats[2]. C’est pourquoi les terroristes ne seraient pas des combattants au sens où on l’entend habituellement dans les traités et les conventions qui bannissent la torture. Il serait donc normal qu’ils soient traités différemment des autres combattants lorsqu’ils sont faits prisonnier. D’après cette approche, le type d’action mené par les terroristes – les attentats – les excluent de facto de la protection des traités comme les conventions de Genève. Mais, par ailleurs, ce même type d’action justifie qu’ils ne puissent bénéficier des protections légales normalement accordées aux citoyens dans un état de droit. Ce serait donc le terrorisme lui-même qui créerait le contexte global permettant de suspendre les droits des suspects. Les personnes suspectées de faire partie – ou d’aider de quelque manière que ce soit – le terrorisme ne font pour ainsi dire plus partie de l’humanité. Il est donc possible – et même nécessaire parfois – de les torturer si cela permet d’obtenir des informations.

b) L’urgence

La prévention des attentats terroristes s’inscrit aussi dans l’urgence. Il peut arriver que les enquêteurs ne disposent pas de beaucoup de temps pour interroger un suspect et que l’on juge que le seul moyen d’obtenir rapidement de l’information soit le recours à la torture. L’exemple le plus souvent discuté est celui de la bombe sur le point d’exploser (ticking-time bomb). Dans un cas comme celui-là, une grave menace dont l’exécution est imminente justifierait clairement le recours à la torture. Il est en effet important de prévenir l’explosion d’une bombe pouvant tuer des milliers de personnes…

Plusieurs auteurs se placent du point de vue de l’exception et de l’urgence pour justifier la torture. Je discuterai ici le texte d’un représentant caractéristique de cette tendance : « An ethical Defense of Torture in Interrogation.[3] » de Fritz Allhoff. Dans la foulée de Michael Levin et Alan Dershowitz qui justifie la torture lorsque c’est le seul moyen d’éviter une menace grave et éminente, Allhoff propose une réflexion sur les conditions qui peuvent justifier moralement le recours à cette pratique[4].

Dans son article, Allhoff soutient d’abord que la torture doit être située dans la perspective du dilemme entre les droits des personnes interrogées et ceux que l’on essaie de protéger. Pour illustrer son idée, Allhoff nous demande d’imaginer un policier se trouvant face à un gangster sur le point de tuer les cinq témoins de l’un de ses crimes. Le policier serait justifié de faire feu sur le gangster pour sauver les témoins, les droits du gangster ne faisant pas le poids face aux droits de ceux-ci. Cet exemple illustre bien d’après Allhoff le fait qu’il faille parfois violer un droit pour en défendre un autre. D’après lui, il en est de même dans le cas des droits des suspects de terrorisme par rapport aux droits de leurs victimes potentielles.

" Par conséquent, je pense que l’on pourrait avoir de solides raisons de soutenir que la torture pourrait être justifiée, même si cela entraine une violation des droits, pour autant que l’on se trouve dans une situation telle que des droits finiront par être violés que la torture ait lieu ou non. Étant donné que dans ce genre de situations, il y aura de toute façon une violation des droits, on pourrait aussi bien se mettre au service du plus grand bien ou essayer de minimiser, au total, la violation des droits […]. Chacun de ces objectifs suggère que l’on ait le droit d’utiliser la torture."[5]

Une fois que la torture en général est justifiée comme un moindre mal dans certaines circonstances[6], Allhoff se demande dans quelles conditions elle peut être utilisée précisément. Il en identifie quatre qui, si elles sont toutes satisfaites, pourraient justifier de torturer un suspect pour obtenir des informations. Voici comment il en résume lui-même la teneur :
"Je pense que les conditions nécessaires pour justifier la torture sont les suivantes : l’utilisation de la torture vise à acquérir des renseignements, il est raisonnable de penser que le prisonnier possède des renseignements pertinents, ces renseignements correspondent à une menace importante et imminente, et il est probable que ces renseignements puissent permettre de prévenir cette menace. Si chacune de ces quatre conditions est satisfaite, alors la torture peut être moralement acceptable."[7]

Pour pouvoir affirmer que la torture est légitime, il faudrait donc l’utiliser uniquement pour obtenir des informations importantes permettant de prévenir un attentat imminent. Il est aussi précisé qu’il faut avoir de bonnes raisons de croire que le suspect qui sera torturé possède bel et bien les dites informations. Allhoff conclut ce développement en décrivant un exemple paradigmatique :

"Par exemple, imaginez que nous venions de capturer un responsable de haut rang au sein d’un groupe terroriste connu internationalement et que nos renseignements aient révélé que ce groupe a mis une bombe dans un immeuble de bureau très fréquenté qui va probablement exploser le lendemain. Cette explosion va entrainer des pertes civiles et des coûts économiques considérables. Nous disposons d’une équipe de déminage prête à se rendre sur place dès que l’on connaîtra l’endroit, et ils ont largement le temps de désarmer la bombe avant son explosion. Nous avons demandé à ce responsable où se trouvait la bombe mais il a refusé de le dire. Compte tenu des circonstances (qui satisfont chacun des mes quatre critères), je pense qu’il serait justifiable de le torturer pour connaître l’endroit où la bombe a été placée."[8]


Après avoir déterminé à quelles conditions l’usage de la torture est justifiée, il ne reste plus qu’à préciser quel type de torture sera acceptable. Le principe qui guide ici Allhoff est qu’il ne faut pas user de moyens exagérés. Il soutient, par exemple, que si le fait de priver quelqu’un d’un repas suffit à le faire parler, il n’est pas nécessaire – pas moralement acceptable – de lui arracher les ongles… Le reste est à l’avenant.


2. Les dérives de la connaissance abstraite

Le type d’argumentation proposée par Allhoff à l’intérêt de mette en évidence le dilemme devant lequel peuvent se trouver placé les dirigeants politiques actuels en Occident. Par contre, la méthode qu’il utilise ne permet pas de conclure quoi que se soit sur la moralité de la torture. Cette méthode est fondée essentiellement sur l’imagination et n’a de validité que dans un monde abstrait où le théoricien peut définir les données à son gré, sans faire référence à des événements historiques réellement survenus autrement que sous forme anecdotique. Non pas que l’anecdote n’ait aucune valeur, elle peut au contraire attirer l’attention sur un aspect important d’un problème et, en ce sens, jouer un rôle heuristique non négligeable.

Les scénarios abstraits ont aussi l’inconvénient de prendre en quelque sorte la pensée « au piège » et de l’amener de force à des conclusions qui vont à l’encontre des intuitions les plus fondamentales, comme la révulsion que nous éprouvons au sujet de l’usage de la torture. Pour revenir aux exemples proposés par Allhoff, il est évidemment difficile de dire que l’on refusera à un agent de police de tirer sur un gangster sur le point d’assassiner lâchement cinq personnes innocentes. Il est également difficile de prétendre vouloir qu’un terroriste de haut rang ne soit pas torturé s’il possède des informations cruciales pouvant prévenir des attentats de grandes envergures. Pourtant, ces exemples, bien qu’il soit possible de les imaginer, ne correspondent pas à grand chose dans la réalité. Le raisonnement de Allhoff est donc valide du point de vue de la logique pure, mais plutôt fragile pour l’éthique appliquée. Il suppose en effet que nous connaissions a priori (avant le fait) ce que nous ne connaissons en réalité qu’a posteriori (après le fait). Nous sommes confrontés régulièrement à cette confusion lorsqu’on entend dire que tel ou tel incident aurait pu – et donc aurait dû – être évité. On reproche souvent aux autorités policières de ne pas avoir procédé à l’arrestation d’un criminel avant qu’il ne commette son crime. Mais on reproche tout aussi souvent aux mêmes policiers d’abuser de leur force en procédant à des arrestations arbitraires… La vérité est qu’on ne peut pas arrêter toutes les personnes risquant de commettre un crime. (C’est-à-dire peut-être tout le monde ?) C’est pourquoi le travail des services de sécurité ressemble plus souvent à un art qu’à une science. Baser des considérations éthiques sur une « expérience de pensée » qui relève plus de l’imaginaire que du réel semble donc une aventure risquée, tant du point de vue théorique que du point de vue pratique[9].

Prenons un exemple concret que tout le monde connaît et qui a l’avantage d’être réel : celui des attentats du 11 septembre 2001. Une fois qu’ils ont eu lieu, on peut démonter assez facilement qu’ils auraient pu être évité et s’en prendre aux services de sécurité américain en les traitant d’incompétents, de stupides ou de naïfs. Cela est tellement vrai que certains propagandistes soutiennent que les attentats ont été voulus par les autorités américaines elles-mêmes. Il était en effet tellement facile de les empêcher qu’on ne s’explique pas qu’ils aient pu avoir lieu autrement qu’avec la complicité de la CIA ou du FBI ! Mais, il faut faire attention ici à ne pas confondre ce qui est possible et ce qui est réel. La possibilité d’une chose n’en fait pas une réalité : la possibilité qu’une chose soit, n’implique pas qu’elle existe nécessairement. La possibilité qu’Al Quaïda complote pour faire tomber les tours du World Trade Center était sérieuse, mais le fait que certaines personnes suivent des cours de pilotage sans s’intéresser aux manœuvres d’atterrissage n’était pas, avant le 11 septembre 2001, une raison suffisante de procéder à leurs arrestations. Il ne faut pas oublier que c’est essentiellement le caractère inédit de l’attaque et donc l’effet de surprise qui a été à l’origine de la réussite de cette opération. La même attaque aujourd’hui ne serait probablement plus possible du simple fait que les passagers d’un avion détournés ne réagissent plus comme ils réagissaient à cette époque à une tentative de détournement, et cela précisément en raison des attentats du 11 septembre.

Mais même si la torture est injustifiable moralement, ne pourrait-on pas soutenir qu’elle peut l’être politiquement en admettant – et c’est une thèse à laquelle je souscris – que la sphère du politique est distincte de celle de la morale.

Le rejet de la torture en dehors de la morale, ne veut pas dire que les États doivent automatiquement en empêcher la pratique. Il n’est pas possible en effet de réduire l’activité politique uniquement à la morale. Il y a des impératifs spécifiquement politiques qui permettent d’examiner différemment l’usage de la torture et, de manière générale, l’usage des autres procédés que la morale réprouve comme le mensonge, la désinformation ou la corruption. C’est de ce point de vue que voudrais conclure cette réflexion afin de mettre en perspective ce que nous venons d’avancer du point de vue moral.


3. La violence : essence du politique ?

Examiner la question de la torture du point de vue politique veut dire qu’on en évalue la pertinence en termes de coûts et de bénéfices pour la collectivité. La torture peut alors faire partie des moyens dont use le pouvoir pour arriver à ses fins. La violence n’est-elle pas au cœur du politique [10]? Il y a véritablement un paradoxe entre le moyen et la fin spécifiques du politique : entre la paix ou la concorde qui est le but de la politique et la violence dont elle use pour l’atteindre[11]. Le prince, disait déjà Machiavel, doit apprendre « à savoir être méchant, et recourir à cet art ou non, selon les nécessités »[12]. Il doit être tantôt lion, tantôt renard, ce qui veut dire qu’il doit user avec sagesse de la force et de la ruse en fonction des circonstances.

Tirant des leçons du passé, Adam Roberts résume bien la situation actuelle dans le passage suivant :
« Toutes les sociétés rencontrent des difficultés lorsqu’elles combattent un ennemi invisible et brutal, susceptible d’avoir de nombreux sympathisants secrets. Dans ce genre de circonstances, la plupart des États, même démocratiques, recourent à une forme de détention sans jugement. Celle-ci comporte des risques importants. Premièrement, celui d’arrêter et de détenir les mauvaises personnes ; deuxièmement, celui de maltraiter les détenus. Dans les deux cas, on risque de créer des martyrs et d’alimenter le terrorisme. [13]

Comme on le voit ici, l’analyse de la torture gagne à être située dans une perspective historique. Or Alfred McCoy démontre de manière convaincante dans son livre intitulé A question of Torture[14] que cette pratique ne peut donner de résultats significatifs qu’à grande échelle. Le cas de la bataille d’Alger est bien connu. L’armée et les services de renseignement français ont procédé en 1957 à la torture de milliers de personnes de cette capitale et réussi à obtenir suffisamment d’informations valides pour réduire à néant les tentatives d’attentats des organisations terroristes qui y sévissaient à l’époque. C’est par le recoupement des informations obtenues en torturant que ce résultat a été atteint. Il aurait sans doute été possible d’y arriver autrement mais cela aurait exigé le travail d’interrogateurs talentueux, bien formés et cultivés alors que des exécutants aux capacités très ordinaires se sont révélées suffisants pour manier les techniques ancestrales qui caractérisent les interrogatoires dits « musclés. » De ce point de vue, l’usage de la torture est tentant et semble, au moins à première vue, être relativement peu coûteux.

Mais pour évaluer correctement le prix de la torture, il faut tenir compte de son coût à court et à long terme. À court terme, à l’exception des médecins qui peuvent superviser le processus et empêcher les décès trop rapides, la torture peut être exécutée par du personnel peu qualifié avec des instruments bon marché – la célèbre « gégène » par exemple. Le coût de la torture est ainsi relativement bas si on le compare à ce qu’il en coûte pour former des analystes et des interrogateurs de hauts niveaux qui n’usent pas de ce moyen pour obtenir des informations. Il ne faut cependant pas oublier que la torture à un coût élevé du point de vue politique. À long terme, son usage peut avoir des conséquences considérables sur les troupes du pays qui la pratique, sur celles de l’ennemi, et sur l’opinion.

Commençons par les troupes du pays concerné. Il est inutile d’autoriser la torture seulement à quelques individus, pour une période de temps et avec des méthodes limitées. De telles autorisations ont invariablement signifié la généralisation rapide de la torture à la grandeur des systèmes de sécurité, sans quoi elle n’est pas efficace. Or, la généralisation de l’usage de la torture a un effet dévastateur sur les troupes, le principal problème étant que l’ennemi n’étant plus considéré comme un être humain est d’abord méprisé, puis inévitablement sous-estimé. Ce qui est l’une des pires catastrophes qui puissent affecter une organisation combattante.

Chez l’ennemi, l’usage de la torture intensifie le processus de fanatisation qui alimente la guerre. Il est en effet facile de comprendre la réaction d’un peuple dont les « enfants » sont torturés. Dans le cas de la bataille d’Alger, la torture a eu pour conséquence d’aggraver dramatiquement le ressentiment des Algériens envers tous les Français et rompu les derniers canaux de communications qui auraient peut-être pu mener à une solution négociée et modérée[15].

C’est sur l’opinion enfin que les conséquences de l’usage de la torture sont les plus grave. L’opinion favorable dont bénéficiait l’Amérique dans le monde après les attentats du 11 septembre a fait place à de la méfiance, voire à de la haine, depuis que les sévices subis par les prisonniers de Guantanamo à Cuba et d’Abu Grahib en Irak sont connus. Il n’est pas si facile de contrôler l’opinion, et même en dépensant des millions de dollars, l’Amérique à de la difficulté à refaire son image. Il en a été de même pour la France après la bataille d’Alger. Encore aujourd’hui, le déshonneur des tortionnaires français nuit à la réputation de ce pays.

La torture ne peut donc pas être exclue de l’arsenal politique mais il faut en souligner le coût très élevé à moyen et long terme. Le fait que les techniques utilisées n’obligent pas de dépenses excessives masque le coût élevé associé aux conséquences politiques de son usage. C’est pourquoi, même du point de vue strictement politique, la torture n’est pas recommandable. Le premier grand spécialiste du contre-terrorisme, Joseph Fouché, duc d’Otrante et chef de la police sous Napoléon, la déconseille d’ailleurs explicitement. Par contre, l’idéalisme pur, pas plus que le réalisme cynique, ne peut efficacement mener à la victoire. Il faut savoir manier les deux et garder la mesure. Des systèmes de sécurité uniquement animés par un humanisme béat seraient rapidement contournés par l’ennemi et ils ne seraient pas en mesure de voir venir les menaces et de les écarter. Il faut donc trouver une voie médiane entre les deux extrêmes que serait une politique totalement dénuée de principes moraux et une politique totalement dénuée de souplesse.

Saint-Jean-sur-Richelieu, novembre 2006
Bibliographie
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[1] Les scènes de décapitations diffusées sur l’Internet prouvent la barbarie dont les organisations terroristes sont capables. Il est à noter que ces comportements ne sont pas nouveaux chez les partisans de la terreur. Après qu’ils ont été guillotinés, les têtes des ennemis de la Révolution française étaient montrées à la foule. À la fin des années 80, l’agent de la CIA William Buckley a été filmé pendant qu’il était torturé à mort par le Hezbollah à Beyrouth. Les vidéos étaient ensuite envoyées à des ambassades américaines.
[2] Tony Pfaff, par exemple, soutient l’idée que ceux qui décident de jouer le jeu du terrorisme doivent s’attendre à en subir les conséquences, et que cette anticipation elle-même constitue la base d’une justification des méthodes employées par les services de sécurité. Pfaff ne va pas cependant jusqu’à justifier explicitement l’usage de la torture. Cf. "Bungee Jumping off the Moral Highground: Ethics of Espionage in the Modern Age", dans Ethics of Spying, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, pp. 66-103.
[3] Allhoff, Fritz. « An Ethical Defense of Torture in Interrogation », Ethics of Spying, p.126-140.

[4] Richard Posner propose, pour sa part, une interprétation de la constitution américaine qui ouvre la porte à l’utilisation de la torture dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Il soutient notamment qu’elle peut être justifiable du point de vue moral et politique.. Cf. Posner, Richard. Not a Suicide Pact. The Constitution in a Time of National Emergency, Oxford University Press, 2006, p.9-10.
[5] Ethics of Spying, p.132
[6] Dans la même veine, on pourra lire aussi l’article de Michael Ignatieff intitulé Lesser Evils, disponible sur le site Internet de la John F. Kennedy School of Government, http://www.ksg.harvard.edu/.
[7] Ethics of Spying, p.134.
[8] Ethics of Spying, p.134
[9] L’argumentation fondée sur la probabilité d’un bien à venir pose également en elle-même un problème éthique sérieux. Dans l’article intitulé : « D’un prétendu droit de mentir par humanité » Kant répond à l’un de ses critiques, Benjamin Constant, qui soutenait que les devoirs ne sont pas absolus et qu’il fallait nécessairement faire des exceptions pour rendre possible la vie en société. Constant soutenait, un peu comme le fait Allhoff, que les brigands ne devraient pas avoir les mêmes droits que les autres, notamment par rapport à la vérité. Il suggérait en conséquence que l’on pouvait mentir à l’un d’eux si ce mensonge pouvait éviter un plus grand mal – un assassinat par exemple. Kant fait justement remarquer que dire la vérité à un criminel n’entraînera pas nécessairement un crime, alors que le fait de mentir – à qui que se soit - constitue toujours une faute. L’obligation de dire la vérité est un impératif catégorique et sa valeur est universelle. Kant poursuit en disant que le mensonge est en lui-même un crime et que le fait d’essayer de le justifier par des hypothèses sur ce qui adviendra s’il n’est pas commis, n’a aucune valeur morale. Il conclut en affirmant que le fait de mentir ruine le lien de confiance qui est à la base de tous les contrats et qu’il détruit donc la société au lieu de la rendre possible comme le soutenait Constant. Cette conclusion à l’avantage d’être simple et claire. Cf. Kant, Emmanuel, « D’un prétendu droit de mentir par humanité », traduction de Luc Ferry, dans Œuvres philosophiques, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1985, tome 3, p.433-441. Pour une discussion plus détaillée de ce texte on se reportera à notre chapitre intitulé : « Emmanuel Kant : La morale du devoir », dans Philosophie : Éthique et politique, publié sous la direction de Yvon Paillé, Laval, Études Vivantes, HRW, 1999, p. 102-103.
[10] Cette question fait référence à une affirmation à cet effet de Julien Freud dans L’essence du politique., Paris, Sirey, 1965.
[11] Cf. Ricœur, Paul, « Le paradoxe politique », dans Histoire et vérité, Paris, Seuil, 1955, p.260-285.
[12] Nicolas Machiavel, Le Prince, traduction de Jean Anglade, Paris, Livre de Poche, 1972, p.80.
[13] Roberts, Adam, « La ‘guerre contre le terrorisme’ dans une perspective historique », dans Justifier la guerre ? De l’humanitaire au contre-terrorisme, sous la direction de Gilles Andréani et Pierre Hassner, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2005, p.162.
[14] McCoy, Alfred W., A Question of Torture: CIA Interrogation, form the Cold War to the War on Terror. New York, Metropolitan Books, 2006.

[15] Nous avons discuté ailleurs des causes et des conséquences de la Guerre d’Algérie ainsi que des justifications de la violence que cette guerre à générer. Cf. Géopolitique et pouvoirs, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003, publié en collaboration avec Gérard A. Montifroy et Limites de la violence, Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, publié en collaboration avec Yves Trottier.

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