30 novembre 2006

Conférence de Kingston



La noblesse des fins

La torture dans l’éthique du contre-terrorisme

Marc Imbeault, Collège militaire royal du Canada

« Laissons donc de côté toutes les imaginations qui se sont faites à propos des princes, et ne voyons que les réalités. »

Nicolas Machiavel, Le Prince, XV


La problématique à l’origine de cette présentation peut se résumer à la question suivante : « Que valent les justifications morales de l’usage de la torture dans la lutte contre le terrorisme ? » L’ennemi auquel fait face l’Occident a clairement énoncé qu’il ne reculerait devant aucun moyen pour atteindre ses fins. Oussama Ben Laden a explicitement menacé de détruire l’Amérique dans un message vidéo diffusé juste après les attentats du 11 septembre 2001. Les nombreuses attaques qui ont suivi montrent que cet avertissement doit être pris au sérieux. Ce serait donc une grave erreur de minimiser la menace qui pèse sur l’Amérique, et sur l’Occident en général, pour s’opposer aux mesures de sécurités exceptionnelles adoptées par les pays occidentaux après le 11 septembre.

Les organisations terroristes n’hésitent pas à justifier l’usage des moyens les plus violents et n’ont aucun respect pour les droits humains les plus fondamentaux : pour eux la fin justifie les moyens[1]. Le problème est de savoir si les pays occidentaux, notamment les États-Unis, sont justifiés d’adopter une attitude comparable et d’utiliser des moyens que la morale réprouve comme la désinformation, le mensonge, la corruption ou la torture pour se défendre. Nous allons nous limiter ici à un seul aspect de cette problématique, celui de l’usage de la torture pendant l’interrogatoire des personnes suspectées de terrorisme.

Je laisserai pour le moment de côté les définitions juridiques de la torture. La discussion de ces définitions peut être utile et importante mais elle ne concerne pas l’éthique en tant que telle. Les principes éthiques surplombent, si l’on peut dire, les principes juridiques et leur champ d’application est plus vaste. J’utiliserai donc le mot torture dans le contexte des séances d’interrogatoires où l’on inflige à quelqu’un des souffrances physiques ou morales dans le but d’obtenir des informations importantes.


1. La justification éthique de l’usage de la torture dans le contre-terrorisme

Les justifications de la torture tournent généralement autour du caractère exceptionnel et de l’urgence de la situation.

a) L’exception

Le caractère exceptionnel de la lutte contre le terrorisme s’exprime à deux niveaux. Le premier niveau concerne l’individu qui adhère à une organisation terroriste. Le second niveau concerne la situation globale créée par l’usage de la terreur.

En adhérant à une organisation terroriste, un individu se place dans une situation exceptionnelle où les droits reconnus habituellement aux prisonniers de guerre ne peuvent pas s’appliquer. Les terroristes ne font pas partie d’une armée régulière et leur fonctionnement s’apparentent plus à celui des espions que des soldats[2]. C’est pourquoi les terroristes ne seraient pas des combattants au sens où on l’entend habituellement dans les traités et les conventions qui bannissent la torture. Il serait donc normal qu’ils soient traités différemment des autres combattants lorsqu’ils sont faits prisonnier. D’après cette approche, le type d’action mené par les terroristes – les attentats – les excluent de facto de la protection des traités comme les conventions de Genève. Mais, par ailleurs, ce même type d’action justifie qu’ils ne puissent bénéficier des protections légales normalement accordées aux citoyens dans un état de droit. Ce serait donc le terrorisme lui-même qui créerait le contexte global permettant de suspendre les droits des suspects. Les personnes suspectées de faire partie – ou d’aider de quelque manière que ce soit – le terrorisme ne font pour ainsi dire plus partie de l’humanité. Il est donc possible – et même nécessaire parfois – de les torturer si cela permet d’obtenir des informations.

b) L’urgence

La prévention des attentats terroristes s’inscrit aussi dans l’urgence. Il peut arriver que les enquêteurs ne disposent pas de beaucoup de temps pour interroger un suspect et que l’on juge que le seul moyen d’obtenir rapidement de l’information soit le recours à la torture. L’exemple le plus souvent discuté est celui de la bombe sur le point d’exploser (ticking-time bomb). Dans un cas comme celui-là, une grave menace dont l’exécution est imminente justifierait clairement le recours à la torture. Il est en effet important de prévenir l’explosion d’une bombe pouvant tuer des milliers de personnes…

Plusieurs auteurs se placent du point de vue de l’exception et de l’urgence pour justifier la torture. Je discuterai ici le texte d’un représentant caractéristique de cette tendance : « An ethical Defense of Torture in Interrogation.[3] » de Fritz Allhoff. Dans la foulée de Michael Levin et Alan Dershowitz qui justifie la torture lorsque c’est le seul moyen d’éviter une menace grave et éminente, Allhoff propose une réflexion sur les conditions qui peuvent justifier moralement le recours à cette pratique[4].

Dans son article, Allhoff soutient d’abord que la torture doit être située dans la perspective du dilemme entre les droits des personnes interrogées et ceux que l’on essaie de protéger. Pour illustrer son idée, Allhoff nous demande d’imaginer un policier se trouvant face à un gangster sur le point de tuer les cinq témoins de l’un de ses crimes. Le policier serait justifié de faire feu sur le gangster pour sauver les témoins, les droits du gangster ne faisant pas le poids face aux droits de ceux-ci. Cet exemple illustre bien d’après Allhoff le fait qu’il faille parfois violer un droit pour en défendre un autre. D’après lui, il en est de même dans le cas des droits des suspects de terrorisme par rapport aux droits de leurs victimes potentielles.

" Par conséquent, je pense que l’on pourrait avoir de solides raisons de soutenir que la torture pourrait être justifiée, même si cela entraine une violation des droits, pour autant que l’on se trouve dans une situation telle que des droits finiront par être violés que la torture ait lieu ou non. Étant donné que dans ce genre de situations, il y aura de toute façon une violation des droits, on pourrait aussi bien se mettre au service du plus grand bien ou essayer de minimiser, au total, la violation des droits […]. Chacun de ces objectifs suggère que l’on ait le droit d’utiliser la torture."[5]

Une fois que la torture en général est justifiée comme un moindre mal dans certaines circonstances[6], Allhoff se demande dans quelles conditions elle peut être utilisée précisément. Il en identifie quatre qui, si elles sont toutes satisfaites, pourraient justifier de torturer un suspect pour obtenir des informations. Voici comment il en résume lui-même la teneur :
"Je pense que les conditions nécessaires pour justifier la torture sont les suivantes : l’utilisation de la torture vise à acquérir des renseignements, il est raisonnable de penser que le prisonnier possède des renseignements pertinents, ces renseignements correspondent à une menace importante et imminente, et il est probable que ces renseignements puissent permettre de prévenir cette menace. Si chacune de ces quatre conditions est satisfaite, alors la torture peut être moralement acceptable."[7]

Pour pouvoir affirmer que la torture est légitime, il faudrait donc l’utiliser uniquement pour obtenir des informations importantes permettant de prévenir un attentat imminent. Il est aussi précisé qu’il faut avoir de bonnes raisons de croire que le suspect qui sera torturé possède bel et bien les dites informations. Allhoff conclut ce développement en décrivant un exemple paradigmatique :

"Par exemple, imaginez que nous venions de capturer un responsable de haut rang au sein d’un groupe terroriste connu internationalement et que nos renseignements aient révélé que ce groupe a mis une bombe dans un immeuble de bureau très fréquenté qui va probablement exploser le lendemain. Cette explosion va entrainer des pertes civiles et des coûts économiques considérables. Nous disposons d’une équipe de déminage prête à se rendre sur place dès que l’on connaîtra l’endroit, et ils ont largement le temps de désarmer la bombe avant son explosion. Nous avons demandé à ce responsable où se trouvait la bombe mais il a refusé de le dire. Compte tenu des circonstances (qui satisfont chacun des mes quatre critères), je pense qu’il serait justifiable de le torturer pour connaître l’endroit où la bombe a été placée."[8]


Après avoir déterminé à quelles conditions l’usage de la torture est justifiée, il ne reste plus qu’à préciser quel type de torture sera acceptable. Le principe qui guide ici Allhoff est qu’il ne faut pas user de moyens exagérés. Il soutient, par exemple, que si le fait de priver quelqu’un d’un repas suffit à le faire parler, il n’est pas nécessaire – pas moralement acceptable – de lui arracher les ongles… Le reste est à l’avenant.


2. Les dérives de la connaissance abstraite

Le type d’argumentation proposée par Allhoff à l’intérêt de mette en évidence le dilemme devant lequel peuvent se trouver placé les dirigeants politiques actuels en Occident. Par contre, la méthode qu’il utilise ne permet pas de conclure quoi que se soit sur la moralité de la torture. Cette méthode est fondée essentiellement sur l’imagination et n’a de validité que dans un monde abstrait où le théoricien peut définir les données à son gré, sans faire référence à des événements historiques réellement survenus autrement que sous forme anecdotique. Non pas que l’anecdote n’ait aucune valeur, elle peut au contraire attirer l’attention sur un aspect important d’un problème et, en ce sens, jouer un rôle heuristique non négligeable.

Les scénarios abstraits ont aussi l’inconvénient de prendre en quelque sorte la pensée « au piège » et de l’amener de force à des conclusions qui vont à l’encontre des intuitions les plus fondamentales, comme la révulsion que nous éprouvons au sujet de l’usage de la torture. Pour revenir aux exemples proposés par Allhoff, il est évidemment difficile de dire que l’on refusera à un agent de police de tirer sur un gangster sur le point d’assassiner lâchement cinq personnes innocentes. Il est également difficile de prétendre vouloir qu’un terroriste de haut rang ne soit pas torturé s’il possède des informations cruciales pouvant prévenir des attentats de grandes envergures. Pourtant, ces exemples, bien qu’il soit possible de les imaginer, ne correspondent pas à grand chose dans la réalité. Le raisonnement de Allhoff est donc valide du point de vue de la logique pure, mais plutôt fragile pour l’éthique appliquée. Il suppose en effet que nous connaissions a priori (avant le fait) ce que nous ne connaissons en réalité qu’a posteriori (après le fait). Nous sommes confrontés régulièrement à cette confusion lorsqu’on entend dire que tel ou tel incident aurait pu – et donc aurait dû – être évité. On reproche souvent aux autorités policières de ne pas avoir procédé à l’arrestation d’un criminel avant qu’il ne commette son crime. Mais on reproche tout aussi souvent aux mêmes policiers d’abuser de leur force en procédant à des arrestations arbitraires… La vérité est qu’on ne peut pas arrêter toutes les personnes risquant de commettre un crime. (C’est-à-dire peut-être tout le monde ?) C’est pourquoi le travail des services de sécurité ressemble plus souvent à un art qu’à une science. Baser des considérations éthiques sur une « expérience de pensée » qui relève plus de l’imaginaire que du réel semble donc une aventure risquée, tant du point de vue théorique que du point de vue pratique[9].

Prenons un exemple concret que tout le monde connaît et qui a l’avantage d’être réel : celui des attentats du 11 septembre 2001. Une fois qu’ils ont eu lieu, on peut démonter assez facilement qu’ils auraient pu être évité et s’en prendre aux services de sécurité américain en les traitant d’incompétents, de stupides ou de naïfs. Cela est tellement vrai que certains propagandistes soutiennent que les attentats ont été voulus par les autorités américaines elles-mêmes. Il était en effet tellement facile de les empêcher qu’on ne s’explique pas qu’ils aient pu avoir lieu autrement qu’avec la complicité de la CIA ou du FBI ! Mais, il faut faire attention ici à ne pas confondre ce qui est possible et ce qui est réel. La possibilité d’une chose n’en fait pas une réalité : la possibilité qu’une chose soit, n’implique pas qu’elle existe nécessairement. La possibilité qu’Al Quaïda complote pour faire tomber les tours du World Trade Center était sérieuse, mais le fait que certaines personnes suivent des cours de pilotage sans s’intéresser aux manœuvres d’atterrissage n’était pas, avant le 11 septembre 2001, une raison suffisante de procéder à leurs arrestations. Il ne faut pas oublier que c’est essentiellement le caractère inédit de l’attaque et donc l’effet de surprise qui a été à l’origine de la réussite de cette opération. La même attaque aujourd’hui ne serait probablement plus possible du simple fait que les passagers d’un avion détournés ne réagissent plus comme ils réagissaient à cette époque à une tentative de détournement, et cela précisément en raison des attentats du 11 septembre.

Mais même si la torture est injustifiable moralement, ne pourrait-on pas soutenir qu’elle peut l’être politiquement en admettant – et c’est une thèse à laquelle je souscris – que la sphère du politique est distincte de celle de la morale.

Le rejet de la torture en dehors de la morale, ne veut pas dire que les États doivent automatiquement en empêcher la pratique. Il n’est pas possible en effet de réduire l’activité politique uniquement à la morale. Il y a des impératifs spécifiquement politiques qui permettent d’examiner différemment l’usage de la torture et, de manière générale, l’usage des autres procédés que la morale réprouve comme le mensonge, la désinformation ou la corruption. C’est de ce point de vue que voudrais conclure cette réflexion afin de mettre en perspective ce que nous venons d’avancer du point de vue moral.


3. La violence : essence du politique ?

Examiner la question de la torture du point de vue politique veut dire qu’on en évalue la pertinence en termes de coûts et de bénéfices pour la collectivité. La torture peut alors faire partie des moyens dont use le pouvoir pour arriver à ses fins. La violence n’est-elle pas au cœur du politique [10]? Il y a véritablement un paradoxe entre le moyen et la fin spécifiques du politique : entre la paix ou la concorde qui est le but de la politique et la violence dont elle use pour l’atteindre[11]. Le prince, disait déjà Machiavel, doit apprendre « à savoir être méchant, et recourir à cet art ou non, selon les nécessités »[12]. Il doit être tantôt lion, tantôt renard, ce qui veut dire qu’il doit user avec sagesse de la force et de la ruse en fonction des circonstances.

Tirant des leçons du passé, Adam Roberts résume bien la situation actuelle dans le passage suivant :
« Toutes les sociétés rencontrent des difficultés lorsqu’elles combattent un ennemi invisible et brutal, susceptible d’avoir de nombreux sympathisants secrets. Dans ce genre de circonstances, la plupart des États, même démocratiques, recourent à une forme de détention sans jugement. Celle-ci comporte des risques importants. Premièrement, celui d’arrêter et de détenir les mauvaises personnes ; deuxièmement, celui de maltraiter les détenus. Dans les deux cas, on risque de créer des martyrs et d’alimenter le terrorisme. [13]

Comme on le voit ici, l’analyse de la torture gagne à être située dans une perspective historique. Or Alfred McCoy démontre de manière convaincante dans son livre intitulé A question of Torture[14] que cette pratique ne peut donner de résultats significatifs qu’à grande échelle. Le cas de la bataille d’Alger est bien connu. L’armée et les services de renseignement français ont procédé en 1957 à la torture de milliers de personnes de cette capitale et réussi à obtenir suffisamment d’informations valides pour réduire à néant les tentatives d’attentats des organisations terroristes qui y sévissaient à l’époque. C’est par le recoupement des informations obtenues en torturant que ce résultat a été atteint. Il aurait sans doute été possible d’y arriver autrement mais cela aurait exigé le travail d’interrogateurs talentueux, bien formés et cultivés alors que des exécutants aux capacités très ordinaires se sont révélées suffisants pour manier les techniques ancestrales qui caractérisent les interrogatoires dits « musclés. » De ce point de vue, l’usage de la torture est tentant et semble, au moins à première vue, être relativement peu coûteux.

Mais pour évaluer correctement le prix de la torture, il faut tenir compte de son coût à court et à long terme. À court terme, à l’exception des médecins qui peuvent superviser le processus et empêcher les décès trop rapides, la torture peut être exécutée par du personnel peu qualifié avec des instruments bon marché – la célèbre « gégène » par exemple. Le coût de la torture est ainsi relativement bas si on le compare à ce qu’il en coûte pour former des analystes et des interrogateurs de hauts niveaux qui n’usent pas de ce moyen pour obtenir des informations. Il ne faut cependant pas oublier que la torture à un coût élevé du point de vue politique. À long terme, son usage peut avoir des conséquences considérables sur les troupes du pays qui la pratique, sur celles de l’ennemi, et sur l’opinion.

Commençons par les troupes du pays concerné. Il est inutile d’autoriser la torture seulement à quelques individus, pour une période de temps et avec des méthodes limitées. De telles autorisations ont invariablement signifié la généralisation rapide de la torture à la grandeur des systèmes de sécurité, sans quoi elle n’est pas efficace. Or, la généralisation de l’usage de la torture a un effet dévastateur sur les troupes, le principal problème étant que l’ennemi n’étant plus considéré comme un être humain est d’abord méprisé, puis inévitablement sous-estimé. Ce qui est l’une des pires catastrophes qui puissent affecter une organisation combattante.

Chez l’ennemi, l’usage de la torture intensifie le processus de fanatisation qui alimente la guerre. Il est en effet facile de comprendre la réaction d’un peuple dont les « enfants » sont torturés. Dans le cas de la bataille d’Alger, la torture a eu pour conséquence d’aggraver dramatiquement le ressentiment des Algériens envers tous les Français et rompu les derniers canaux de communications qui auraient peut-être pu mener à une solution négociée et modérée[15].

C’est sur l’opinion enfin que les conséquences de l’usage de la torture sont les plus grave. L’opinion favorable dont bénéficiait l’Amérique dans le monde après les attentats du 11 septembre a fait place à de la méfiance, voire à de la haine, depuis que les sévices subis par les prisonniers de Guantanamo à Cuba et d’Abu Grahib en Irak sont connus. Il n’est pas si facile de contrôler l’opinion, et même en dépensant des millions de dollars, l’Amérique à de la difficulté à refaire son image. Il en a été de même pour la France après la bataille d’Alger. Encore aujourd’hui, le déshonneur des tortionnaires français nuit à la réputation de ce pays.

La torture ne peut donc pas être exclue de l’arsenal politique mais il faut en souligner le coût très élevé à moyen et long terme. Le fait que les techniques utilisées n’obligent pas de dépenses excessives masque le coût élevé associé aux conséquences politiques de son usage. C’est pourquoi, même du point de vue strictement politique, la torture n’est pas recommandable. Le premier grand spécialiste du contre-terrorisme, Joseph Fouché, duc d’Otrante et chef de la police sous Napoléon, la déconseille d’ailleurs explicitement. Par contre, l’idéalisme pur, pas plus que le réalisme cynique, ne peut efficacement mener à la victoire. Il faut savoir manier les deux et garder la mesure. Des systèmes de sécurité uniquement animés par un humanisme béat seraient rapidement contournés par l’ennemi et ils ne seraient pas en mesure de voir venir les menaces et de les écarter. Il faut donc trouver une voie médiane entre les deux extrêmes que serait une politique totalement dénuée de principes moraux et une politique totalement dénuée de souplesse.

Saint-Jean-sur-Richelieu, novembre 2006
Bibliographie
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ALLHOFF, Fritz, « An Ethical Defense of Torture in Interrogation », in Ethics of Spying, sous la direction de Jan Goldman et Martin Gordon, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, p.126-140.

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[1] Les scènes de décapitations diffusées sur l’Internet prouvent la barbarie dont les organisations terroristes sont capables. Il est à noter que ces comportements ne sont pas nouveaux chez les partisans de la terreur. Après qu’ils ont été guillotinés, les têtes des ennemis de la Révolution française étaient montrées à la foule. À la fin des années 80, l’agent de la CIA William Buckley a été filmé pendant qu’il était torturé à mort par le Hezbollah à Beyrouth. Les vidéos étaient ensuite envoyées à des ambassades américaines.
[2] Tony Pfaff, par exemple, soutient l’idée que ceux qui décident de jouer le jeu du terrorisme doivent s’attendre à en subir les conséquences, et que cette anticipation elle-même constitue la base d’une justification des méthodes employées par les services de sécurité. Pfaff ne va pas cependant jusqu’à justifier explicitement l’usage de la torture. Cf. "Bungee Jumping off the Moral Highground: Ethics of Espionage in the Modern Age", dans Ethics of Spying, Toronto, The Scarecrow Press, 2006, pp. 66-103.
[3] Allhoff, Fritz. « An Ethical Defense of Torture in Interrogation », Ethics of Spying, p.126-140.

[4] Richard Posner propose, pour sa part, une interprétation de la constitution américaine qui ouvre la porte à l’utilisation de la torture dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Il soutient notamment qu’elle peut être justifiable du point de vue moral et politique.. Cf. Posner, Richard. Not a Suicide Pact. The Constitution in a Time of National Emergency, Oxford University Press, 2006, p.9-10.
[5] Ethics of Spying, p.132
[6] Dans la même veine, on pourra lire aussi l’article de Michael Ignatieff intitulé Lesser Evils, disponible sur le site Internet de la John F. Kennedy School of Government, http://www.ksg.harvard.edu/.
[7] Ethics of Spying, p.134.
[8] Ethics of Spying, p.134
[9] L’argumentation fondée sur la probabilité d’un bien à venir pose également en elle-même un problème éthique sérieux. Dans l’article intitulé : « D’un prétendu droit de mentir par humanité » Kant répond à l’un de ses critiques, Benjamin Constant, qui soutenait que les devoirs ne sont pas absolus et qu’il fallait nécessairement faire des exceptions pour rendre possible la vie en société. Constant soutenait, un peu comme le fait Allhoff, que les brigands ne devraient pas avoir les mêmes droits que les autres, notamment par rapport à la vérité. Il suggérait en conséquence que l’on pouvait mentir à l’un d’eux si ce mensonge pouvait éviter un plus grand mal – un assassinat par exemple. Kant fait justement remarquer que dire la vérité à un criminel n’entraînera pas nécessairement un crime, alors que le fait de mentir – à qui que se soit - constitue toujours une faute. L’obligation de dire la vérité est un impératif catégorique et sa valeur est universelle. Kant poursuit en disant que le mensonge est en lui-même un crime et que le fait d’essayer de le justifier par des hypothèses sur ce qui adviendra s’il n’est pas commis, n’a aucune valeur morale. Il conclut en affirmant que le fait de mentir ruine le lien de confiance qui est à la base de tous les contrats et qu’il détruit donc la société au lieu de la rendre possible comme le soutenait Constant. Cette conclusion à l’avantage d’être simple et claire. Cf. Kant, Emmanuel, « D’un prétendu droit de mentir par humanité », traduction de Luc Ferry, dans Œuvres philosophiques, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1985, tome 3, p.433-441. Pour une discussion plus détaillée de ce texte on se reportera à notre chapitre intitulé : « Emmanuel Kant : La morale du devoir », dans Philosophie : Éthique et politique, publié sous la direction de Yvon Paillé, Laval, Études Vivantes, HRW, 1999, p. 102-103.
[10] Cette question fait référence à une affirmation à cet effet de Julien Freud dans L’essence du politique., Paris, Sirey, 1965.
[11] Cf. Ricœur, Paul, « Le paradoxe politique », dans Histoire et vérité, Paris, Seuil, 1955, p.260-285.
[12] Nicolas Machiavel, Le Prince, traduction de Jean Anglade, Paris, Livre de Poche, 1972, p.80.
[13] Roberts, Adam, « La ‘guerre contre le terrorisme’ dans une perspective historique », dans Justifier la guerre ? De l’humanitaire au contre-terrorisme, sous la direction de Gilles Andréani et Pierre Hassner, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2005, p.162.
[14] McCoy, Alfred W., A Question of Torture: CIA Interrogation, form the Cold War to the War on Terror. New York, Metropolitan Books, 2006.

[15] Nous avons discuté ailleurs des causes et des conséquences de la Guerre d’Algérie ainsi que des justifications de la violence que cette guerre à générer. Cf. Géopolitique et pouvoirs, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003, publié en collaboration avec Gérard A. Montifroy et Limites de la violence, Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, publié en collaboration avec Yves Trottier.

24 novembre 2006

L'histoire d'un trappeur

Vol. 1

L'histoire d'un trappeur
Aimé Imbeault
La Reine, Abitibi

par Adélard Imbeault

Texte établi par Robin Imbeault à partir d'un manuscrit rédigé à la main. Le texte a été revu, corrigé et annoté par Marc Imbeault et Claire-Marie Clozel.


Adélard Imbeault (1966)

Introduction


Ce texte a été rédigé par mon père, Adélard Imbeault, à la fin de sa vie, au cours de l'année 1980 et au début de l'année 1981. Son projet initial était de raconter sa propre histoire mais, en fait, il a décidé de raconter d'abord celle de son père, Aimé Imbeault. C'est sans doute pourquoi il a sous-titré son texte Vol. 1. Il voulait probablement ajouter un Vol. 2 qui aurait été consacré à sa propre histoire, celle d'un mineur. 

Le manuscrit était constitué d'environ 35 pages écrites à la main d'une écriture serrée mais assez élégante compte tenu de la grave maladie qui affligeait son auteur. Il était néanmoins parfois difficile de comprendre exactement ce qui était écrit. Mon frère, Robin Imbeault, a fait une première transcription en format électronique en essayant de rester le plus près possible de l'original. Cette version original a ensuite été revue entièrement par moi. Cette première révision est à l'origine du texte que l'on trouve actuellement sur ce blog. J'ai tenté de respecter le plus possible l'esprit du texte original et même, autant que possible, la langue de l'original. Mais, il fallait néanmoins intervenir assez souvent pour combler des vides ou corriger diverses fautes de français ou de style. Sans compter le fait qu'une page était carrément manquante. J'ai ajouté des notes pour rendre le texte le plus accessible possible à tous les lecteurs francophones.

Le récit se situe principalement dans les années 20 et 30 du siècle dernier en Abitibi. Au moment ou mon père (Adélard Imbeault) a pratiqué le métier de trappeur avec mon grand-père (Aimé Imbeault). Il relate différents épisode de la vie des trappeurs de l'époque et contient des commentaires sur l'existence de ceux qui pratiquaient ce métier difficile. Mon père raconte des anecdotes sur son père et ajoute aussi plusieurs annotations sur la vie des animaux de la forêt abitibienne. 

Marc Imbeault

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Mon père est né à Mistassini. Mon grand-père était venu de Normandie avec ses deux frères et une sœur. Un seul des deux garçons se maria, sa sœur a eu deux garçons et une fille, Anna, décédée quelques années après s'être mariée. Mon père est devenu orphelin jeune, sa mère est décédée suite a un accident de voiture. Son cheval serait parti en peur, la voiture se serait renversée, tuant ma grand-mère. Mon grand-père s'appelait Ernest et mon père Aimé (Ti-mé). Il a commencé à l'âge de douze ans à trapper. Un de ses oncles venu des États-Unis à sa retraite trappait avec lui. Dans ce temps-là il n'y avait pas de piège, on attrapait le gibier avec des attrapes. Je sais moi-même faire tous ces attrapes, j'ai été trappeur avec mon père 7 ou 8 ans. J'étais le plus vieux c'est pourquoi j'ai commencé jeune moi aussi. Son oncle lui racontait des contes de "Ti-Jean sans peur". Mon père m'en a même racontés à la chasse. Il chassait l'ours et le loup-cervier. Après le décès de son oncle, il est allé travailler aux États-Unis, à la Baie Vermont, pour le chemin de fer. Il est revenu après quelque temps au Québec, à Château-Richer, travailler pour les cultivateurs. Il travaillait aussi dans le bois, il bûchait des billots l'hiver, et l'été il coupait du bois plumé [1] à la corde[2]. C'est là qu'il a rencontré sa femme qui est encore vivante aujourd’hui, elle a 84 ans et se porte encore assez bien pour son âge. Lui, mon père, est décédé v'là 6 ans, à l'âge de 85 ans et 6 mois. Il s'était marié à l'âge de 24 ans, et ma mère à l'âge de 16 ans. Ils ont élevé 10 enfants et en ont eu 4 de morts en bas âge. Sa femme habitait la concession au nord de Château-Richer, à Saint-Pamphile, à 7 milles de Château-Richer. Après s'être marié, lui et sa famille demeuraient à Château-Richer, il allait bûcher pour les faire vivre. A un moment donné l'envie de la chasse le reprit, il avait alors bûché pendant 7 ans. L'idée lui est alors venue d'aller trapper en Abitibi. C'était en 1919, il monta à la Reine dans l'automne. Il n'avait pas de partenaire, c'est pourquoi le premier hiver il a bûché pour l'Abitibi, sur le lac Abitibi, au camp de Purdy à la rivière Rabbit. Là, il s'est fait un chum[3]. Il lui fallait un homme fiable, car il allait parfois jusqu'à la Baie James. Dans le printemps il a fait la chasse au rat musqué et dans l'été il est parti de la Reine (lui et son chum) pour se trouver un terrain propice pour la fourrure. Le nom de son chum était George Bussière. Ils sont partis de la Reine et se sont rendus jusqu'à Pascalis, à 10 milles de Val d'Or, ceci à pied, sans canot. Pour traverser les rivières ils fabriquaient des radeaux avec des troncs d'arbres. Le terrain n'était pas du goût de mon père, mais il plaisait à George que la roche attirait. Il a décidé de venir trapper ici. C'est là qu'il a trouvé la mine Perron qu'il a vendue 80,000 $, cela représente 800,000 $ aujourd’hui. Il a fait un voyage en Floride avec toute sa famille, mais Bussière aimait la bouteille et il mourut quelques années après. Mon père s'est alors fait un autre chum, un métis indien dénommé Jos Miconse. Ils n’ont été qu'une seule année ensemble; l'automne suivant, mon père s'est associé à Xavier Caya, un autre métis indien qui venait de la réserve de Ville-Marie au Témiscamingue. Ils ont été ensemble 6 ans, après quoi mon père a trappé avec Jos Lavigne, un vieux garçon, pendant encore 6 ans. Ensuite Lavigne est allé à Clova travailler comme garde-feu. Après quelques années, on l'a trouvé mort dans son camp de chasse, il trappait été comme hiver. Pendant la deuxième année qu'ils étaient ensemble, ils équarrissaient des planches pour se faire des sleg à chien [4] et mon père s'est donné un coup de hache dans le côté du genou. Il a accroché une branche avec sa hache et elle s'est abattue sur le genou. Ils étaient à 150 milles de la Reine. Son chum Lavigne l'a descendu à la Sarre, mais il lui a fallu 7 jours de canot. Pour traverser les gros rapides il fallait qu'il transporte mon père sur son dos. Il y avait des rapides sur la Turgeon, l'Harricana, la Brûlé, la West River, la Castor, la Mode River, de 1 mille et même plus. A cause de sa blessure mon père est allé se faire soigner à Québec. Il est demeuré à l'hôpital pendant 1 mois, mais il a été presque 2 ans à marcher avec une béquille. Après quelques mois il est redevenu comme avant.


Mon père s'est marié au mois d'octobre 1912 avec Marie Barrette, fille de Samuel Barrette et Philomène Toupin. Pendant cet hiver-là il avait "contracté", il avait engagé un foreman [5] parce qu'il ne savait pas écrire. Il bûchait dans les endroits les plus difficiles. Il travaillait fort et comme il était nouveau marié, en pleine lune de miel, il nous disait qu'il s'était morfondu, ah! ah!...


Aimé Imbeault et Marie Barrette au début des années 70 



Avant mon départ pour l'Abitibi j'ai été passer 15 jours chez mes grands-parents, il m'appelaient "Ti-blanc" parce que j'étais bien blond. J'avais 5 ans. Je me rappelle très bien lorsque mon grand-père m'a ramené chez-moi. Avant de partir ma grand-mère m'habillait et elle pleurait parce qu'elle ne savait pas quand elle me reverrait. Et moi je lui ai demandé pourquoi elle pleurait... Les premiers qu'on a revus furent deux de mes tantes, 10 ans plus tard, tante Albertine et tante Blanche. Albertine, qui est vivante, a beaucoup aidé ma mère. Tante Albertine a toujours écrit à tous les quinze jours. C'était toujours une fête quand on recevait une lettre, on a toujours été attaché à nos parents : notre mère nous en parlait si souvent. Elle était toujours seule avec les enfants. Elle était bien courageuse. Mon père avait acheté la maison avant qu'on monte dans l'Abitibi. Il avait payé 500.00 $ à un dénommé Latulipe. J'ai toujours resté là, à la Reine, jusqu'au temps que je me marie avec la fille de Siméon Marcil, une petite noire [6], même à 58 ans elle est encore noire.


Mon père était très prudent avec les armes-à-feu. J'ai commencé très jeune à me servir d'une carabine. Mon père m'avait dit : "Écoute, ne laisse jamais de cartouche dans le canon, ne laisse pas ton fusil chargé, si cela t'arrive de laisser une cartouche dans le canon, c'est bien de valeur [7] mais tu ne pourras plus te servir des armes." Je n'ai jamais oublié ce qu'il m'avait dit. L'été, dans le temps de la saison morte comme il disait, du 1er juillet au 15 août, il était à la maison. C'était la seule époque de l'année où il était chez nous. Il partait le 15 août, revenait 10 jours à Noël, 2 jours à Pâque, et ensuite alentour du 1er juillet, parfois du 10 juillet, il revenait pour l'été. Je me rappelle bien parce que ma mère était inquiète. On faisait des prières spéciales en plus des quotidiennes.


Un jour que j'avais 9 ans, moi et mon frère Lucien, âgé de 7 ans, on est allés avec mon père à la chasse à l'orignal sur le lac Abitibi, à une journée de marche de Moose Bay (25 milles). Il y avait 7 milles de rivière avant d'arriver au lac. Nous y sommes parvenus vers midi. Il ventait très fort. Mon père nous dit alors : "Vous voyez cette île à 2 milles d'ici, on va s'y rendre pour dîner, et on va attendre que ça se calme." Rendus à l'île on était du côté opposé au vent. Il y avait une plage de galets aux abords de l'île, on y a tiré le canot. Mon père s'est mis à ramasser des branches sèches pour faire un feu. Nous, les petits gars, on avait rien enlevé du canot, on s'amusait en mangeant des merises rouges délicieuses. Tout à coup mon père nous dit : "Regardez le canot, il s'en va là-bas. Remarquez bien où il se dirige." Il s'est arrêté dans un bois, à peu près à 4 milles de son point de départ. On s'est mis à pleurer. "Ne pleurez-pas, nous dit-il, ce soir on aura récupéré notre canot et on se rendra à Moose Bay durant la veillée." -- "O.K., lui avons-nous répondu." Mon père a alors entrepris de faire le tour de l'île, après quoi il nous a dit qu'on pourrait s'en sortir. Il ramena tous les corps d'arbres qu'il avait pu trouver et il les attacha ensemble avec des petits arbres tordus. Ensuite il installa un mât et avec nos chemises confectionna des voiles de fortune. Nous avions maintenant un bateau à voile. Nous sommes partis tous les trois avant que le vent n'arrête de souffler. Et le soir on s'est rendus à Moose Bay. Il y avait tellement de gibier que l'on pouvait choisir quel orignal tuer. Dans le temps il n'y avait pas de chasseurs. On voyait trois ou quatre orignaux par jours. Pour revenir de Moose Bay avec notre orignal, dans un canot de toile de 16 pieds, il ne fallait pas qu'il vente, alors on revenait de nuit en se servant du compas.


Son compas, 2 fils à collet, un bout de ligne à pêche et un hameçon étaient toujours ses compagnons dans les bois. Quand on trappait on avait 5 à 6 chiens avec nous. Il leur fallait à manger. On tuait donc un orignal à tous les semaines. On en mangait nous autres aussi. On partait très tôt le matin, moi je traînais la hache. Quand on avait tué notre orignal on le saignait. J'étais aussi chargé de marquer notre chemin en faisant des entailles dans les arbres, je blaisais [8], en suivant mon père qui avait son compas pour nous guider. Il n'a jamais fait d'erreur et on arrivait toujours proche [9] de notre camp. On n’apportait pas de lunch. Dans le jour, si on voyait des perdrix on les prenait au collet mais c'est un art, ça prend de la patience et de l'adresse. La seule manière d'y arriver est de rester derrière la perdrix afin que la perche demeure toujours dans son dos. Après avoir passé le collet autour du cou il faut donner un coup sec et rapide. Le soir on couchait dans un boisé bien fourni, on tendait des collets aux lièvres et on faisait un feu. On rôtissait à la broche notre viande, on mangeait et on se couchait ensuite près du feu. Dès fois c’était pas un cadeau.


Le printemps, dans le temps de la croûte[10], il fallait faire de la banque [11] avec la viande du mois d'avril à juin. C'était difficile de tuer l'orignal dans le temps de la croûte. D'habitude on en tuait malgré tout 7 ou 8, et on était bon pour attendre l'automne. On le faisait boucaner [12] avec un petit feu au soleil, ça goûtait le jambon, c'est excellent. Le printemps ont allait aux œufs. On se rendait à un lac rempli d'îles rocheuses; c'est là que les goélands faisaient leurs nids. La ponte produisait des milliers d'œufs. Les œufs de goéland sont 3 fois plus gros que ceux d'une poule, le blanc est bleuâtre et goûte un peu le poisson. On mangeait tout ce qui était mangeable. Pour quatre mois, à 2 hommes, je vais vous donner la liste de notre manger : 4 poches [13] de 100 livres de farine, 10 boîtes de poudre à pâte [14], 10 livres de cassonade, 10 livres de thé et une chaudière de 5 livres de graisse, 10 livres de tabac en feuille, 3 boîtes d'allumettes. On utilisait le suif d'orignal [15] pour faire cuire le steak. On utilisait aussi la graisse de castor pour la cuisson des aliments. Pour la lumière on utilisait la graisse de castor. Pour nos chaussures on utilisait les jarrets d'orignal, c'est excellent pour marcher à la raquette. Mon père était un homme très adroit. Il se fabriquait des manches de haches, des sleg à chien, des colliers à chien, des raquettes, des bottes, des pipes. On avait besoin à chaque printemps d'une toile, d'un canot et d'avirons. Les ours mangeaient la toile avant la fin de notre ronde de canot. Il fallait donc toujours avoir une toile pour le printemps. On bâtissait à la main un camp à tous les automnes, en le couvrant avec des dalles [16] équarries à la hache. On fabriquait nous-mêmes nos tables et nos portes. On se servait d'un vieux boiler [17] que l'on ramassait dans une dump [18] comme poêle. On fabriquait même le tuyau avec de la vielle tôle. C'était dans le temps de la crise de 1929-1939. L'été on piquait de la gomme de sapin que l'on vendait 10.00 $ le gallon à la pharmacie Beauharnois de Québec. Même divisée par quatre la recette en valait la peine. Ils nous écrivaient à tous les printemps de leur envoyer de la gomme de sapin. L'inconvénient c'est qu'on piquait pas à tous les jours, par exemple à cause de la pluie. Il y avait aussi la rosée qui nous forçait à attendre jusqu'à 10 heures de l'avant-midi. Il y avait aussi les mouches. Il n'existait pas de drug [19] dans ce temps-là. On en fabriquait avec de l'huile d'olives et du camphre, ça n'agissait pas longtemps. Quatre des cinq garçons ont été trapper avec lui, le dernier n'y a pas été parce que mon père était trop vieux pour aller au loin. Il a néanmoins trappé jusqu'à l'âge de 80 ans. Un vrai modèle de trappeur, son exemple vaut la peine d'être cité. Pensons seulement à son courage, malgré les difficultés il était toujours de bonne humeur et jamais en peine. Il est mort de vieillesse sans jamais se plaindre. La misère ne fait pas mourir. Il avait un grand cœur et ne voulait jamais être payé pour ses services. Je ne sais plus combien de fois il est allé chercher des personnes égarées dans les bois. Ce serait trop long de tout énumérer cela. Entre autres je me souviens d'un jeune homme qui s'était égaré à Château-Richer. Mon père était déjà connu comme homme de bois, c'est pourquoi le père du garçon est venu le chercher. Il lui a dit : "Il y a seulement que toi qui peut trouver mon fils." Mon père est parti à la recherche du jeune homme égaré et l'a retrouvé à 4 heures du matin, il s'était perdu depuis 2 jours, il ne parlait plus, son linge était tout déchiré, il avait trop froid.


Un hiver alors qu'il descendait pour Noël avec Joe Caya, ils avaient marché tous deux en raquettes toute la journée et Jos, rendu à la traversée d'une rivière, à une cinquantaine de milles de la Reine, décide de faire un bout sur la sleg, mon père fait de même, et les chiens les conduisent d'un pas rapide mais mal assuré, en plus il fait noirceur. Tout allait bien jusqu'à ce que tout à coup la glace cède. Le pire c'est qu'ils ne savaient pas nager ni l'un ni l'autre. Ils se sont agrippés aux traineaux et sont venus à bout de se rendre au bord. Ils ont perdu deux chiens noyés, et se sont retrouvés pris à passer une nuit bien froide. Caya n'était plus capable de bouger un membre, tous était gelé. Mon père a fait du feu, il avait toujours une boîte d'allumettes à l'abri de l'eau qu'il gardait comme réserve[20]. Il s'en est servi. Le lendemain matin il a dû ôter sa chemise et son pantalon pour les donner à son chum, le malheureux était couché trop près du feu et ses vêtements étaient brûlés. C'est une vie bien dure, comme ma mère disait, souvent c'est une vie pour les vieux garçons.


Nous demeurions près de la frontière entre le Québec et l'Ontario et il nous arrivait de tendre des collets pour prendre du lièvre. Un autre animal qui pouvait nous servir à soigner [21] les chiens. On gardait toujours un chien à la Reine. Une fois, à Pâques, mon père était à la maison et il est allé voir de quoi avaient l'air nos pistes de chasses. Lorsqu'il est revenu il nous a dit qu'un orignal avait traversé une de nos trail[22]. "Je vais aller le chercher demain, lança-t-il." Le lendemain matin il part avec seulement sa carabine, le soir il ne rentre pas, le lendemain non plus. Croyez-le ou non mais il est revenu la septième journée avec son orignal tout désossé. Il avait réussi à se fabriquer un toboggan pour traîner la viande qu'il ramenait avec lui. La deuxième journée après son départ ma mère ne voulait plus qu'on fasse jouer la radio, elle disait : "Votre père est mort dans le bois, c'est ça la vie d'un trappeur."


Un été il a décidé d'aller travailler pour un arpenteur du gouvernement. Il devait défricher de la ligne [23] entre le Québec et l'Ontario jusqu'à la Baie James. Quand ils ont été prêts à revenir, l'ingénieur en chef a remis une carabine 30-30 neuve à mon père (qui s'était déjà servi d'une arme pour tuer un orignal dans l'été, vous comprenez que ça faisait l'affaire de tout le monde, eux qui mangeaient du canage [24] et du Corn Beef). Il prit la carabine et traversa la forêt en profitant de l'occasion pour visiter ses camps de chasse. Il arrivait que les indiens s'emparent de notre équipement et mettent le feu à nos camps. Ceux qui accompagnaient l'ingénieur chef sont revenus en canot, c'est plus long mais plus d'avance qu'à pied[25]. Mon père est malgré tout arrivé 2 jours avant les autres à destination.


A la chasse on avait plusieurs mets, l'orignal, dont on mangeait le foie, le nez, les rognons et le cœur, le lièvre, la perdrix, le castor, le rat musqué, le poisson : de la truite, du brochet, du doré, avec de la banique [26]. Pour moi le régal était le foie d'orignal avec de la queue de castor et de la perdrix : tout était bon. Un hiver il avait bien froid et n'avait pas de linge chaud. Il dit : "Je vais me tuer un caribou et je vais m'habiller." Il s'est fait un coat [27] avec la fourrure d'un caribou, et même un chapeau et des mitaines, c'était bien beau. Par chance il n'y avait pas d'autre chasseur dans ce coin, il aurait été dangereux d'être pris pour un caribou. Quand il est mort il lui restait une dent naturelle, toutes les autres il les avait arrachées lui-même. Il aimait parler des grosses créatures [28] il disait : "Elle doit être pesante."


On allait chercher un orignal à toutes les semaines et on le vendait 15 sous la livre, et bien des fois l'acheteur n'avait pas d'argent pour payer tout de suite. On a même vendu un quartier pour 2.00 $. Je ne sais plus combien de personnes ne l'ont jamais payé, il ne leur à jamais demandé. Une fois il aurait pu travailler à la journée pour 1.00 $, 6.00 $ par semaine. Mais à ce moment-là un orignal lui donnait 20.00 $ à 25.00 $. Ces chasses à l'orignal ne durèrent qu'un temps. Le boucher nous a rapporté et nous avons passé en cour. Le député et le maire de la Reine sont venus affirmer que la chasse avait toujours été notre gagne-pain. La cour a décidé de nous accorder le droit de tuer de l'orignal pour nos besoins à tous les 4 : le père et les garçons. Moi j'ai perdu tout de suite mes droits en venant travailler dans les mines.


Mon père a tué un orignal tout blanc au mois de mars 1949, un albinos, le seul au monde, il est exposé au Musée provincial à Québec [cet orignal est maintenant à l'Université Laval]. Le gouvernement s'en est porté acquéreur immédiatement, nous n'avions droit qu'à la viande. Il a capturé aussi 3 castors rayés en blanc autour du corps. Je n'ai jamais entendu parler de quelque chose de pareil. C'était un petit homme mais avec beaucoup d'endurance. J'ai vu de mes yeux un portage de 3 milles avec le canot, la carabine et la hache en ne mettant à terre qu'une seule fois au milieu du trajet. Une autre fois il part trapper pour l'hiver avec un monsieur Cléophasse Tremblay. Ils partirent comme de coutume le 15 août. Mais vers la fin d'octobre Tremblay est tombé malade. Alors mon père lui a dit : "Je vais tendre quelque pièges à marte cet après-midi et nous partirons demain pour retourner chez nous." Le soir en rentrant au camp il avait déjà une marte de prise. Le lendemain matin il y en avait 16 autres de prises dans les pièges. Les martes se vendaient 75.00 $ chacune, voilà de quoi constituer un petit pot pour la famille. Dans ce temps-là les gages étaient basses, mais la fourrure se vendait bien. Un gros castor, un Blanket, au-dessus de 64 pouces, se vendait 80.00 $, un vison noir cent dollars, le rat musqué 1.50 $. Il prenait le printemps 500 à 600 belettes qu'il vendait 1.00 $ chacune, les écureuils 50 sous, un loup cervier 20.00 $, une loutre 40.00 $, un vison 15.00 $, tout se vendait bien. Dans ces conditions-là le travail est beaucoup plus encourageant.


Mais un trappeur lorsqu'il sort du bois est comme un indien, il n'est pas prévoyant, il dépense tout. Il a pour son dire [29] : "J'ai une bonne santé, c'est cela qu'est la richesse." Mais cela ne dure pas éternellement. Savez-vous qu'un agrès [30] de chasse coûte cher ? Il faut 2 canots, 2 tentes, 4 chiens, 200 pièges numéro 4, de 500 à 600 pièges numéro 1/2. Les chiens se vendaient 50.00 $ à 70.00 $, même parfois certains chiens étaient vendus 85.00 $. Mon père ne regardait pas le prix, si un chien était à son goût il l'achetait. Il a eu de bons chiens comme leaders, il les plaçait en avant pour guider les autres. Je me souviens de l'un d'entre eux qui était excellent pour l'orignal, en plus d'être un bon leader. J'ai vu de mes yeux un autre trappeur offrir 300.00 $ pour le chien. Mon père a répondu : "Il m'aide à gagner ma vie. Il n'est pas à vendre." Avec ce chien il n'y avait pas de problème, on aurait pu tuer un orignal à tous les jours, c'était sa grande qualité. Il jappait quand il s'était approché de l'orignal. Celui-ci cherchait alors à le corner, et nous on approchait sans qu'il n'en ait connaissance. Mais attention, une fois que l'orignal était à terre il ne laissait approcher que son maître, doucement et en lui parlant. Si le dégel le prenait avant de nous avoir rejoints, nous repartions au camp et le lendemain matin le chien était couché à la porte, et attendait qu'on se lève. Il était grand buveur d'eau. Parfois en courant après l'orignal on traversait des criques et il en profitait pour boire un bon coup. Lorsque l'on s'apercevait que l'eau goûtait le tremble et qu'il y avait du castor nous retournions le lendemain tendre des pièges à la cabane[31]. Quand mon père avait faim, par exemple dans l'après-midi, il mâchait de la gomme de sapin, il ne parlait jamais de dîner. A la chasse on déjeune et on soupe. Dans ce temps-là il y avait beaucoup de chasseurs au nord de la Sarre et de Cochrane jusqu'à la Baie James. On ne se rendait pas aussi loin, parce que c'était presque impossible sans un véhicule équipé de chenille du genre des Musky[32]. Et en plus de ça, il n'y avait pas d'orignal au nord.


Les indiens prenaient des outardes l'automne pour faire leurs provisions d'hiver. Ils étaient bien sournois, il ne fallait pas en faire de cas, quand bien même ils emportaient tout ce qu'on avait. On raconte cette histoire à leur sujet : deux frères courtisaient la même sauvagesse, un bon jour le plus vieux va chercher de l'eau au lac, l'autre en profite pour le tuer avec sa carabine. Il a subi un procès et a été condamné à 1 an de prison. La sauvagesse a dit qu'il avait agi à son corps défendant. Il avait pourtant fait brûler son frère sur un feu pour effacer toutes les traces.


Mon père a fait beaucoup d'argent à la chasse mais il est presque tout resté dans le bois, il ne lui est même pas resté une hache. Tout est resté dans le bois, un peu partout. A l'âge de 14 ans j'ai connu mon premier automne de trappeur. J'ai remplacé pour la première fois l'associé de mon père. Je n'avais jamais entendu caller [33] l'orignal et je ne connaissais rien à la chasse. Une fois rendu au premier camp, le soir, il me dit : "Demain, il faut se tuer un orignal." Le lendemain matin, vers quatre heures et demie, j’entends ce beuglement. Je riais comme un fou. Il était allé dehors, c'était près d'un lac. Après quelques instants il revient dans le camp et se recouche, je me suis vite rendormi. Mais vers 7 heures du matin j'entends un coup de fusil, il avait tué son orignal près de nous. L'orignal avait traversé le lac et s'était approché près du camp. La veille nous avions ramassé de la mousse, elle était gelée et on avait décidé de la placer près du poêle. On s'en servirait pour réparer le camp. Nous avions aussi tendu des pièges à marte. A notre retour le soir, il faisait noir et avant d'arriver mon père a dit : "Ça sent la boucane[34]". C'était le feu qui était en train de tout brûler, il ne restait rien du tout de notre camp. On a couché dehors. Le lendemain on a bâti un autre camp. Je suis resté pour tendre d’autres pièges et mon père est descendu chercher des provisions. Moi je mangeais juste de l'orignal, j'ai aussi pris un vison pendant son absence [qui a durée près d'un mois].


Un jour nous traversions un crique et mon père se mit à explorer les alentours à la recherche d'une damme de castors. Nous n'avons pas vu de castor mais on a découvert des truites en train de frayer, il y en avait des centaines, le lendemain on est revenu et on a pris 200 truites en l'espace d'une heure, ces truites étaient un régal pour nous. Quand on est habitué dans le bois il y a de quoi manger en abondance, et c'est bon. Prenez un bon steak de perdrix, ce n'est pas à dédaigner. A l'arrière de l'un de nos camps il y avait une pointe de bois vert où il y avait toujours des perdrix par centaines. On les prenait au collet parce que les cartouches coûtaient trop cher. On partait vers 5 heures, on en attrapait 20 à 25 chaque fois.


Les quatre chiens qu'il avait choisis en ma présence sont tous mort dans ses mains à l'âge de 12 à 14 ans. Il les avait eus à l'âge de 1 an à 1 an et demi, un chien ne vit pas plus de 15 ans. On a un jour trouvé un côté de panache d'orignal [35] dans le bois, il avait deux palettes au lieu d'une seule et, en plus, il y avait 27 cornes sur ce côté-là. On avait bien ri un soir, on n’avait pas grand chose à dire, notre premier camp était plus chic, il y avait un carton mince blanc au plafond et un trou à un endroit. Je demande à mon père pourquoi est-ce qu'il y avait un trou là. "Vain nom, je le sais pas." Je lui donne alors la réponse suivante : "C'est pour que les souris voient le cook le matin." On couchait tout habillé, on ôtait juste nos bottes on gardait même notre chapeau. On n’avait pas de couvertures, on couchait sur des branches de sapin. On chauffait le poêle parfois jusqu'à ce que le tuyau devienne rouge. On couchait "en pompier [36]" pour être toujours prêt à se lever, et aussi parce qu'il faisait froid lorsqu'on arrivait dans un camp.


Savez-vous que ça prend une journée à deux hommes pour bâtir une attrape à ours ? Connaissez-vous la "banique" ? C'est notre pain quotidien, en voici la recette : une tasse d'eau, 2 cuillères à thé de poudre à pâte et un peu de sel. Détremper la farine à même la poche. Cette façon de procéder limite les pertes. Taponner la pâte juste assez pour quelle soit comme une pâte à pain. Faites cuire dans un poêlon avec beaucoup de graisse ou suif d'orignal. J'en mange à tous les automnes quand je vais à la chasse à l'orignal. On avait froid aux mains l'hiver, parfois nos mitaines étaient trempées, on n’était même pas capable de tenir la hache pour se faire un feu. On mettait alors le feu après un bouleau, il montait dans la tête et les écorces tombaient en flamme au pied de l'arbre. Ça faisait un bon feu. L'automne il nous arrivait souvent de coucher au bord d'un feu. Mais lorsqu'il pleuvait ou qu'il neigeait nous étions obligés de construire un abri avec des écorces de bouleau. Ces abris nous permettaient de dormir par secousse[37]. C'est à peu près tout pour ce soir, j'ai tout écrit ce que j'avais à l'idée, je vais continuer demain, peut-être que j'aurai d'autres choses à vous transmettre. Si vous partez en excursion dans le bois n'oubliez pas compas, collet, ligne et hameçon, c'est très important. Il suffit de 5 à 10 minutes pour vous écarter [38] et si vous n'avez rien amené avec vous il sera difficile de survivre.


Maintenant en ce qui me concerne, après dix ans dans le bois avec mon père, j'avais trappé tout l'hiver lorsque je me suis marié dans le printemps. Comme je voulais être toujours près de ma femme j'ai décidé de me placer dans les mines. Je n'avais pas le choix avec une cinquième année d'école. Nous sommes venus à Val d'Or pour nous promener chez une tante de ma femme. J'ai été chanceux car je me suis placé tout de suite la première journée. Je m'étais rendu à la mine Lamaque dans l'avant-midi. Il y avait à peu près 150 hommes qui cherchaient de l'ouvrage, dans l'après-midi à 4 heures à la mine Sigma autant attendaient pour une job. C'était en 1941, j'ai travaillé 4 ans à la mine Sigma, puis 1 an à la Louvicourt, 13 ans à la mine East Sullivan et 21 ans à la Manitou, en tout 39 ans dans les mines. J'ai abandonné l'an dernier à cause de ma santé.


Le premier automne de mon arrivé à Val d'Or je voulais aller à la chasse à l'orignal mais ce n'était pas l'idée de mon épouse j'ai donc décidé de ne pas y aller. J'ai été 25 ans sans mettre les pieds dans le bois, depuis ce temps j'y vais à tous les automnes. J'ai rapporté de beaux panaches d'orignal. Je vais aussi à la perdrix, ce n'est pas dangereux, elles ont du poil aux pattes[39]. Ce serait plus dangereux si elles n'en avaient pas.


Il y avait un jeune homme de la Reine qui était parti plusieurs années. Quand il est revenu au village en vacances il est allé voir mon père. Il lui a demandé : "Me reconnaissez-vous ?" parce qu'il avait beaucoup changé. Mon père lui répond : "Oui, je te reconnais par le nez." Un jour ma mère dit : "J'ai bien mal aux jambes." Mon père lance : "C'est parce qu'elle est trop pesante."


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Il n'y en a plus qu'un encore vivant, le plus jeune, Emery Beauchamp qui demeure ici à Val d'Or. Il a travaillé lui aussi dans les mines pendant une trentaine d'années. Il arrive qu'on se rencontre de temps en temps, vous comprendrez que la conversation se porte tout de suite sur le temps des vieux chasseurs. Beauchamps est à sa retraite depuis plusieurs années. Il trappait avec son frère Jeffry et Charles Tremblay, son travail consistait à mouler la fourrure et il était payé en peaux de belettes. Il était jeune dans le temps, je pense qu'il n'avait que 14 ou 15 ans. C'était son beau-frère qui trappait avec mon père dans le temps de Xavier Caya. Quand on se rencontre il me parle toujours de ces deux chasseurs, c'est très important pour lui. Voici les noms de trappeurs dont je me rappelle : Jos Maconse, Isidore Maconse, Charles Tremblay, Jeffry Beauchamps, Xavier Caya, Aimé Imbeault, Jos Darveau, Fred Darveau, il y en avait d'autres mais je ne me rappelle pas leur premier nom : Martel, Désallier, Coursette, Giguère, Tardif et moi aussi Adélard Imbeault. C'était presque tous des vieux garçons, au moins 7 d'entre eux. C'est un métier pour les vieux garçons. Urgel Miron, lui, montait sa femme trapper, même qu'elle a passé sa lune de miel dans les bois. Elle s'est mariée à Noël dans le bois et a passé tout l'hiver sans sortir du bois. L'été tous les vieux garçons allaient camper sur une île du lac Abitibi. Ils se fabriquaient du moonshine [40] et ils fêtaient ça. Il y avait parfois de la dispute, ça ne marchait pas bien quand ils étaient trop chauds[41]. Quand moi et mon père allions à la chasse sur le lac Abitibi on s'arrêtaient prendre un verre et là ça parlait de chasse, de fourrure et des prochaines prises de castor.


Tous nos chiens avaient la queue coupée parce que le chien d'en avant avait toujours la queue dans la face de celui d'en arrière et cela provoquait de grosses chicanes parmi les chiens. En coupant les queues on avait la paix. Une mère orignal a deux petits par année, rarement un seul petit. La mère castor en a toujours 4. En hiver on peut savoir si on a affaire à un mâle ou à une mère de famille orignal, il suffit d'examiner l'endroit où il a couché. Les orignaux font toujours pipi quand ils se lèvent, le mâle enterre son pipi lorsqu'il s'en va, mais la femelle laisse tout en place. Pour les approcher en hiver on enlève nos raquettes pour ne pas faire de bruit et on s'avance, en marchant dans leurs traces, jusqu'à ce qu'on puisse les voir sous les branches. Leurs panaches sont formés au mois de septembre et ils le perdent à la fin de janvier. La femelle a des petits à la fin de mai, le mâle et la femelle demeurent ensemble après l'accouchement, et les petits de 1 an quittent la famille. Un orignal passe toute sa vie dans le même espace (4 milles carrés) s'il n'est pas poursuivi. Il lui faut de jeunes arbres, comme du tremble et du bouleau, il a besoin de criques et de taches de bois fourni pour coucher la nuit.


Dans mon temps on mouillait le castor sur un fût c'était long à coudre et il fallait utiliser une aiguille à 3 écarts qu'on se fabriquait avec un clou. A présent on moule sur une planche de plywood [42] avec une tanneuse ça ne prend plus que 10 minutes. Une bonne ligne de chasse comprend 4 à 5 camps séparés d'une quinzaine de milles, sans compter les fourches de côté. Il faut compter une bonne journée d'ouvrage pour visiter les pièges et les collets d'un seul camp.


Un jour mon père s'était donné un tour de rein, nous étions au mois de décembre, je l'ai reconduit en raquette jusqu'à la maison couché sur un traîneau. J'ai parcouru 46 milles bien comptés dans la journée. C'est la plus longue marche que j'ai faite en raquette. Savez-vous qu'un orignal peut être pris au collet aussi facilement qu'un lièvre ? Il faut un câble d'acier de 16 pieds de long et un autre de 8 pouces et le tour est joué. On se fabriquait même des raies pour attraper le poisson, cela servait à appâter pour tous les gibiers. Une fois mon père s'en venait à la fin de juin, il lui fallait sept jours en canot, les chiens suivaient tant bien que mal sur les bords de la rivière. En l'espace de 3 à 4 jours ils perdaient la moitié de leur poids. La deuxième journée mon père s'est aperçu que son chien à l'orignal manquait, il était parti après un orignal. Il est arrivé à la Reine dans le mois de juillet, il était maigre et avait le dos comme une scie ronde. Les dernières années qu'il allait à la chasse mon père était plus faible et il se fabriquait une couverture avec des peaux de lièvres tressées, c'était bien chaud pour la nuit.


La vie a été bien dure pour ma mère, elle a dû élever 10 enfants, sans jamais savoir si son mari allait revenir de ses expéditions de chasse. D'une fois à l'autre elle ne savait pas si mon père était perdu ou mort. Elle était très isolée dans le grand nord, elle n'y avait aucune parenté et elle était toute seule pour voir aux besoins de sa famille. Elle devait avoir soin d'une vache et des poules. Elle achetait le bois de chauffage d'un cultivateur, il fallait qu'elle le fende elle-même. Lorsque nous avons atteint l'âge de 10 ans, nous, les petits garçons, on s'occupait de fendre le bois.


La plus vieille des filles trayait la vache, un garçon voyait à l'eau et aux poules. Moi je voyais à l'écurie, je préparais le foin et la moulé[43]. On avait tous chacun notre ouvrage, un voyait au bois de chauffage, l'autre pelletait la neige. Ma mère travaillait le bois comme un ouvrier, elle réparait la couverture de la maison quand elle coulait, elle s'est fabriqué une table à son goût, elle s'est même fabriqué un lavabo avec un seau en bois et une dalle qui conduisait l'eau à l'extérieur. Elle réparait la galerie et posait ses châssis doubles[44], elle faisait tout ce qu'il y avait à faire. Elle faisait fondre la neige dans un drum [45] l'hiver pour avoir de l'eau douce pour laver. L'été elle utilisait l'eau de pluie. Croyez-le ou non elle avait du prélart [46] quelle avait fait avec du papier à couverture et qu'elle peinturait, toujours de couleur orange. Elle aimait bien aller faire un petit tour au village à peu près à un demi-mille de la maison. Elle allait au train où elle se payait un petit luxe, une barre de chocolat. Elle revenait juste après que nous soyons revenus de l'école. Le train passait à 4 heures de l'après-midi. L'hiver aussi elle allait voir passer le train. Une fois c'était l'été et la couverture dégoûtait dans la maison, ma mère en avait parlé à mon père mais il ne la réparait pas. Un bon jour il pleuvait et mon père était allé au village bavarder avec ses copains, quand ma mère l'a vu revenir elle nous a dit : "Vite les enfants en-dessous des parapluies dans la maison."


A l'école il y avait des petits garçons, parfois ils étaient bien malcommodes, ils aimaient par-dessus tout jouer des tours. Il y avait des toilettes dehors dans une cabane divisée en 4. Il y avait 2 places pour les garçons et 2 pour les filles. En arrière de la cabane ce n'était pas fermé afin que l'on puisse faire le nettoyage et déposer des poudres. Alors les deux jeunes allaient se cacher derrière la toilette du côté des filles. Et quand elles s'assoyaient pour faire leurs besoins les garçons leur passaient une branche de sapin sur la "pantoufle". Ce petit manège a duré quelque temps et on a fini par les renvoyer de l'école. Une autre fois il y avait des souris à l'école, la maîtresse avait tendu des attrapes un peu partout dans la classe. A un moment donné la maîtresse s'est absentée pour quelques minutes et au même moment une souris s'est fait prendre au piège dans l'une des attrapes. Un petit garçon est allé la chercher et il faisait peur aux filles avec sa capture. Elles sont montées sur les bancs et leurs cris de frayeur se sont fait entendre à la grandeur de l'école. La maîtresse est revenue et le petit garçon a reçu 20 coups de strappe[47].


Les chasseurs passent pour des menteurs, écoutez bien cette histoire. Un chasseur part pour la chasse, il voit une trace d'orignal et décide de la suivre, la forêt est bien garnie et il lui faut marcher à quatre pattes. A un moment donné il ne voit plus de trace... c'est qu'il se trouve sous l'orignal. Et celle-là : un vieux garçon demeurait près d'un lac, c'était en automne au temps des outardes, le vieux garçon se fabriquait de l'alcool et il allait déposer le houblon près du lac. Un bon matin il voit un vol d'outardes se déposer sur le lac et manger le houblon alcoolisé. Les outardes tombent soûlent, alors le vieux garçon prend un câble et attache les pattes des outardes à un bout et l'autre bout il se l'attache autour du corps. Lorsque les outardes se sont réveillées et ont pris leur envols le vieux garçon est parti avec elles et personne ne l'a jamais revu. Les deux plus menteur que j'ai connu à la Reine sont Arthur Champoux et Charles Malo, à Val d'Or c'est Léo Parent qui remporte le trophée. Aimé Imbeault n'était pas menteur, en tous cas c'est ce qu'il disait, tous ses résultats de chasse étaient véridiques, ses garçons non plus ne sont pas des menteurs, il leur arrive seulement de forcer un peu la vérité.


Aimé était un gros mangeur, le matin une douzaine d'œufs et une livre de bacon, 4 à 5 tasses de café sans sucre ni lait ne lui faisaient pas peur. Quand il était sur le point d'aller courir après un orignal, il mangeait une couple [48] de poêlons de steak vers 4 heures du matin. Il dormait un peu et ensuite vers 5 heures et demie il prenait un petit repas avec beaucoup de thé, après quoi il était bon pour 2 à 3 jours sans manger. Cet homme n'a jamais été malade, il ne connaissait pas ça un mal de tête avant l'âge de 70 ans. La veille de son décès j'ai été le voir, il m'a dit : "Je suis encore bon." Il est mort le lendemain matin.


Une aiguille pour mouler le castor est plus grosse qu'une aiguille à laine. Mon père les fabriquait lui-même avec un clou de 4 pouces. Il perçait le trou en forme de pointe à trois taillants, autrement il est impossible de passer l'aiguille. Que ce soit la fabrication des manches de hache, des aiguilles, le moulage des peaux, le pelage des castors, des loutres, des visons ou des belettes, tout cela était fait à la chandelle après notre gros souper. Parfois on se faisait une banique pour le souper du lendemain, notre temps était compté, il fallait couper le bois de chauffage à la hache, à la noirceur. Il nous en fallait beaucoup, le poêle chauffait toute la nuit. Nous gardions toujours du bois en réserve au cas où on n’aurait pas le temps d'en faire. On se servait d'un paquet d'écorce de bouleau pour allumer le poêle. Ceci était très important car on arrivait souvent tout trempés. Lorsque, par exemple, on avait tendu une cabane de castor [49] dans la journée. Il y avait parfois deux pieds de glace à couper à la hache, l'eau nous passait chaque bord de la tête, il nous fallait une journée à 2 hommes pour tendre une cabane de castor. Nous n'avions aucun ustensile de cuisine, seulement des boîtes de conserve vides pour nos tasses et le couteau de poche servait pour à peu près tout ce qu'il y avait à faire. J'ai vu des jours où nous arrivions au camp à 11 heures, parfois minuit ou une heure du matin, sans avoir avalé de nourriture depuis 5 ou 6 heures la veille. Avec le temps on s'habitue à tous cela. On ne se trouvait pas misérables non plus, c'était la coutume. Le plus dur c'était l'hiver, dans le mois de janvier, lorsqu'on couchait au pied d'un arbre et qu’on n’avait pas de hache pour couper du bois. Je vous assure qu'on partait de bonne heure le matin. Parfois il nous fallait 2 à 3 jours avant d'abattre notre orignal. Le lendemain on allait le chercher avec les chiens, il était tout désossé de sorte qu'on pouvait le ramener au camp en un seul voyage. Une fois là on se faisait un bon steak. Tous les chasseurs avait des 30-30 Winchester, mon père et moi en avions chacun une. C'était plus pratique : si un chasseur manquait de cartouches, il pouvait en avoir des autres chasseurs. Chaque chasseur avait une rivière en particulier. Il y avait la Brûlé, la West River, la Caribou, la Made, la Castor, L'Harricana, la Turgeon, la Paterne, tous ces rivières se rassemblaient à l'île Corsette près de la Baie James. J'ai tout connu cela.


Il y avait beaucoup de criques où l'on pouvait trouver des cabanes de castor. Le printemps on devait faire la tournée des canaux pour attraper du rat musqué. Une année les ours avait mangé presque complètement le canot, il n'était plus utilisable, on s'est fabriqué une chaloupe avec des planches équarries d'un demi-pouce d'épais en cèdre, c'était léger à portager. Dans un canot il y a toujours du sang d'orignal ou de castor, c'est pourquoi le printemps les ours les mangent. Ils mangent n'importe quoi, même un poêlon, ils le percent avec leurs dents parce qu'il est graisseux. J'ai vu dans un de nos camps la table presque toute mangée parce qu'il y avait de la graisse ou du suif d'orignal dessus. Un ours n'entre pas par la porte d'un camp de chasse, il entre par la couverture et fait tout dégringoler en bas. Un ours n'est dangereux que si vous arrivez près de lui sans crier gare. Pour le loup c'est la même chose, s'il vous sent il se sauve au plus vite. Tous les animaux sauvages cherchent à se défendre s’ils sont pris par surprise, même un écureuil ou une souris le feront. Il n'y a aucun danger à craindre des bêtes, même les loups. Je le sais par expérience. Une loutre qui se prend dans un piège, toujours tendu dans les rapides, percera 4 pouces de glace et essayera de se manger la patte pour se déprendre. Elle peut vivre de 3 à 4 jours après la prise. La loutre est l'animal le plus dur à peler, sa peau est enduite d'un pouce de graisse. Lorsqu'il y a ainsi 1 pouce de graisse entre le cuir et la chair, il faut un bon couteau bien aiguisé.
Adélard Imbeault vers 1965



Aucun de mes 4 garçons n'est vraiment intéressé par la chasse, mais il y a 2 de mes petit-fils qui aiment aller dans le bois faire leur tour, ceci est héréditaire. Ils sont encore jeunes mais je pense bien qu'ils iront à la chasse plus tard. Il y en a un qui a fait la barbe à son grand-père cet été à la pêche au lac Artabaska en Saskatchewan, il a pris, entre autres, un brochet de 20 livres, il est parfait pour caster [50]. On a vu une seule perdrix et je l'ai prise au collet, ça lui a donné une bonne leçon. Je n'ai pas été à l'orignal cette année, j'ai subi une opération au mois d'août, mais je me permets d'aller avec mon automobile à la perdrix de temps en temps. Mais je ne marche pas dans le bois et j'ai donc moins de chances de voir du gibier. J'ai mon permis pour l'orignal, ma 30-06 me suit toujours au cas où j'en apercevrais un sur le chemin. C'est aujourd'hui la dernière journée pour le gros gibier, après il faudra attendre l'an prochain. Douze mois à attendre c'est long. Cette année la température a été maussade tout le temps de la chasse. J'ai pris tout un repas au souper ce soir : perdrix cuites avec des fèves au lard chez mon beau-frère Jacques Marcil. Demain matin, s'il pouvait faire beau j'irais me chercher une perdrix pour dîner, il faut cependant quelle soit grosse parce que des jeunes il m'en faut deux.


Je me souviens qu'on était allés à la chasse à l'orignal un été avec mon père, il avait amené trois de ses petits garçons, le plus jeune avait à peu près 7 ou 8 ans. Le soir, au moment où on attendait qu'un orignal sorte du bois, tout à coup mon père demande au plus jeune qui était assis dans le fond du canot pourquoi il pleurait. Il lui répond : "Je m'ennuie de mouman." Mon père lui dit : "Ne pleure pas, demain ont va faire de la tire[51]." Il avait apporté de la cassonade. Il était bon cook, il a fait la cuisine tout le temps de sa vie dans le bois. Le printemps quand il était grillé par le soleil il ressemblait beaucoup à un indien. La différence c'est qu'il était bien barbu alors qu'un indien n'a presque pas de barbe. Les indiens ont tous les cheveux noirs, à part les moustachés [52] qui sont blonds parce qu'ils ont un peu de sang canadien. Ça, ça marche en raquette une indienne ! Elles savent aussi tanner une peau.


Il y avait un vieux à sa retraite qui s'était bâti un camp à la Baie Québec. Il restait là à l'année longue [53] et l'été il semait des pois, son surnom était "Crips the Black". A toutes les fois que je l'ai vu il était en combinaison. Il nous invitait toujours à prendre un bol de soupe au pois. Il s'appelait Ladouceur et était bien âgé. Il gardait un chien avec lui. Il y avait aussi un dénommé Tremblay à la Goose River, il s'était accoté [54] avec une indienne, ils ont eut trois filles. Une fois arrivé l'âge de l'école ils les ont placées dans un couvent. Ils ont payé pour les faire instruire et les filles ne sont jamais retournées chez leurs parents. Tous les chasseurs dans ce temps-là étaient attachés les uns aux autres. Ils s'entraidaient, c'était vraiment beau de leur part à tous. Ils pouvaient donner leur chemise à celui qui en avait besoin.


Les petits gars avaient chacun leur aviron. Mon père nous les fabriquait de différentes longueurs selon l'âge, c'était beaucoup plus encourageant de ramer. Il n'oubliait pas de nous raconter une histoire de son vieil oncle, c'était très intéressant pour nous. Ti-Jean avait beaucoup de misère mais il finissait toujours bienheureux. Parmi les vieux chasseurs, il y avait aussi Alex McDormitt, il mesurait au-dessus de 6 pieds, toute une pièce d'homme. Il y avait aussi le menteur Arthur Champoux, George Bussière. Parmi les indiens que j'ai connu il y avait Jim Elleson, Rabbit Winiscough, Jim Rock, Daniel Rock, Dave Rock et le vieux Jean Frank Rock. Parmi les sauvagesses je ne me rappelle que de la vieille Charlotte Winiscough et Agnès. Charles Miller, qui faisait la trappe à la Teddy Bear et à la Lightning River, avait la plus grosse créature que j'ai vue de toute ma vie. On ne savait pas son poids, son mari disait qu'elle pesait comme un orignal de 1 an, soit 600 livres. Il fallait qu'elle soit à plat ventre pour se lever quand elle était couchée. Elle n'allait pas en raquette mais elle en laçait [55] une paire tout en s'occupant de la cuisine. C'était tout un paquet. Charles Miller était un petit homme, il pesait à peu près 125 livres, quand on l'a connu on pensait que c'était son fils. Sa femme portait toujours une robe de coton et elle avait toujours chaud. Elle aimait les hommes, elle disait à mon père : "You faim Imbo" et elle nous donnait une tasse de thé. Voici quelques mots en indien : quoe quse : bonjour ; shoude : allumette ; nibi shabo : thé ; menachin : beau ; quigos : poisson ; népa : coucher.


Il y avait aussi nos remèdes dans le bois, le rognon de castor bouilli donnait un bouillon qui guérissait tous nos maux.


La gomme de sapin pour les coupures, l'écorce d'épinette rouge bouillie donnait un bouillon excellent pour combattre le rhume et en plus ça donnait l'appétit, on appliquait du tabac sur une coupure qui saignait trop et l'hémorragie s'arrêtait tout de suite. L'automne les orignaux mangent des carottes dans le fond de l'eau pour venir en rut, et l'hiver ils mangent un petit sapin vert foncé, cela les réchauffe. Savez-vous que la température de leur corps est de 120EF en comparaison de celle de l'homme qui est de 98EF. Ce sont là des faits véridiques mais bien difficiles à croire, c'est pour cela qu'un chasseur passe pour un menteur. Mais je sais que cela est vrai parce que je l'ai vécu. C'est incroyable tous ce qui se passe en forêt. La nature c'est bien beau quand on s'y intéresse. Un castor qui est seul ne bâtit pas de cabane, il se fait un trou, semblable à celui d'un siffleux[56], sur le bord d'un crique et se contente d'un tout petit amas de branches pour passer l'hiver. Quand vous arrivez à un lac où il y a du castor, à la minute où vous êtes sur la glace, les castors sortent de leur cabane et ils sont 2 à 3 jours sans y retourner. En hiver on tend les pièges à la cabane, mais l'automne avant les glaces on tend à la chaussée[57]. Mais attention, il faut savoir tendre le piège de la bonne façon, s'il n'est pas bien tendu le castor se coupe la patte et il s'en va. Ceci est un secret de chasseur. Piquet, cabane, tout doit être fait de bois sec. Leur mets préféré est le tremble et le chaton. Tous restent dans la même cabane, père, grand-père et arrière-grand-père, la cabane grossit à tous les ans. J'ai vu des cabanes où on a pris 26 castors. La cabane est aussi grande, sans exagérer, qu'une maison ordinaire.


J'avais oublié de vous dire ceci. Les trois filles de Tremblay et de l'indienne qui étaient placées au couvent n'ont jamais retourné avec leurs parents et sont devenues religieuses. Les indiens sont catholiques. A tous les ans, au mois de juillet, ils se rassemblent à leur poste. C'est là qu'ont lieu les baptêmes et les mariages célébrés par un prêtre indien. Il y avait un poste de l'autre côté du lac Abitibi[58], aux rapides Danseurs. Le lac Abitibi à 25 milles de largeur et 50 milles de longueur, on y compte 1600 îles. Même s'il est peu profond c'est un lac dangereux, les vagues sont cassées, elles arrivent de tous les côtés. C'est pourquoi il ne faut pas trop s'y aventurer par gros vent en canot. J'ai vu dès fois être obligé de le vider.


Je me rappelle encore voir mon père marchand avec son chapeau de feutre, il lui servait même pour boire, ce chapeau. Parfois le chapeau était pas mal déformé, c'est incroyable. La chair d'un vieil orignal est moins tendre que celle d'un jeune, celle d'une femelle est plus tendre que celle d'un mâle du même âge. Au nord de la Reine on tuait du caribou, du chevreuil, de la perdix blanche, du porc-épic à tous les hivers. On a même pris un renard blanc au piège. Mon père ne fumait pas dans le jour, il laissait sa pipe au camp, il chiquait du tabac canadien. Quand il allait à l'orignal l'été, il pouvait attendre des heures dans les baies de foin [59] pour approcher lentement l'orignal et le tuer avec une seule cartouche. Il en avait toujours dans sa poche de chemise et, quand il débitait un orignal, il se penchait et les cartouches de sa poche tombaient dans l'eau, plouc, plouc, plouc : "Vain nom, j'ai encore oublié de les ôter de ma poche." Dans ces occasions là, nous, les petits gars, on riait bien. Mais lui ne riait pas.


Mon père avait une caneuse[60], l'été on encanaient 400 cans pour l'hiver, de l'orignal, des confitures de bleuets, de framboises et de fraises, du poisson. A la maison il y avait toujours une bonne provision d'avance, même de la perdrix et du lièvre. Il fallait faire cuire la viande dans les canes pendant 1 heures, ensuite les percer pour ôter le gras, ensuite souder le trou et faire cuire encore une heure. On avait un grand boiler pouvant contenir 100 canes à la fois sur un gros feu dehors. Il y avait une fois un chien qui était mort, il était bien gras et mon père a fabriqué une portion de savon avec la graisse. Ma mère utilisait la potasse pour laver son plancher.


A la chasse quand il pleuvait on restait au camp et on fabriquait une attrape à ours, il y en avait une à chaque camp. On y jetait nos déchets, chacune d'elles nous a permis d'attraper de l'ours. Le gouvernement payait 15.00 $ pour la capture d'un ours, mais il fallait envoyer les 2 oreilles de la bête et l'avoir tué près des habitations des colons. On leur disait que c'était toujours à la même place, près de la maison d'un cultivateur. Le gouvernement payait la prime de 15.00 $ en vertu de la protection des animaux domestiques, c'est pourquoi on les prenait toujours près des habitations. Une peau de loup- cervier [61] valait 20.00 $, mais si nous les prenions en vie et qu'on les faisait parvenir dans des cages au Jardin géologique à Québec on avait 40.00 $ chacun. Pour prendre un loup cervier vivant il faut user de beaucoup de ruse car c'est un animal très féroce. Mon père a failli y laisser sa peau une fois, au moment où il s'est approché du loup-cervier celui-ci est monté sur sa raquette et mon père n'était plus capable de reculer. Il est tombé sur le dos et le loup lui a mordu une jambe, par chance il avait sa hache et il a pu lui en donner un coup mortel. Il y a deux sortes de loups-cerviers, il y en a des petits dont le poil est plus foncé. Les gros sont bien plus pâles et leurs dents sont comme des aiguilles bien fines et longues. C'est un animal bien malin.



L'hiver mon père portait toujours une combinaison de laine, 2 chemises, 2 pantalons et 3 paires de bas de laine, c'est pourquoi il n'apportait pas de couvertures pour coucher, il couchait avec ses bas et son chapeau. Il nous disait quelle sorte de temps on aurait le lendemain. Il sortait dehors et quand il rentrait il disait : "Il va faire beau demain, le soleil se couche rouge, mais peut-être qu'on va avoir de la pluie." Il ne se trompait jamais qu'il fasse beau ou qu'il y ait de la pluie. Il a déjà passé un mois complet en forêt, dans l'automne, sans feu. Il aurait bien pu faire un record de survie en forêt avec rien du tout. D'après moi il aurait réussi à tenir un bon bout de temps c'est certain. Il avait toutes sortes de plans. Jamais mal pris[62]. Et courageux à part de ça. Passer une nuit blanche à parler de chasse, ça ne le dérangeait pas pour le lendemain, c'était sa vie la chasse. A 80 ans quand il a cessé d'aller dans les bois, il ne parlait plus de chasse du tout. A la dernière heure de sa vie il a reçu un prêtre qui lui a demandé s'il avait quelque chose à se reprocher et il a répondu : "Non rien du tout, j'ai gagné la vie de ma famille honnêtement." Je le crois aussi. Toutes ces pages, je les ai écrites avec franchise, soyez certain de cela.


D'un fils d'un grand homme,


Adélard Imbeault


[1] Ecorcé.
[2] Unité de mesure de volumme pour le bois débité et empilé, correspondant à 128 pieds cubes (4,2 mètres cubes).
[3] De l'anglais ami, partenaire, ici partenaire de chasse.
[4] De l'anglais, traîneaux à chien. Le sleg (prononcé : slé) désigne aussi les ski des traîneaux à chien.
[5] Contremaître
[6] Elle avait les cheveux noir
[7] C'est bien dommage.
[8] De l'anglais to blaze, marquer un arbre.
[9] près
[10] Croûte durcie qui se forme sur la neige au printemps.
[11] Faire des réserves.
[12] fumer
[13] Sacs.
[14] Levure.
[15] Le suif est le nom de la graisse d'orignal.
[16] Bardeaux.
[17] marmitte, bain-marie.
[18] Un dépotoire
[19] Insecticide
[20] Il s'agissait d'une petite boite en métal constituée de trois parties que l'on vissaient ensemble. Une fois qu'on avait bien visser la boîte les allumettes qu'elle contenait étaient à l'abri d'une baignaide.
[21] Donner des soins, ici nourrir.
[22] Un sentier
[23] Défricher le bois afin de permettre aux arpenteurs de prendre des mesures.
[24] Des boîtes de conserves.
[25] Ce chemin était plus long mais néanmoins plus rapide.
[26] Pain des trappeurs dont la recette apparaît plus loin.
[27] Un manteau.
[28] Les grosses femmes.
[29] Il pense.
[30] Un équipement.
[31] Cabane construite par les castors, cf. infra.
[32] Véhicule tout-terrain.
[33] Appeller l'orignal.
[34] Fumée.
[35] Bois de l'orignal
[36] Tout habillé.
[37] Par intermittence, par bout.
[38] Vous perdre.
[39] Allusion à une lettre parue dans un courrier du coeur. Une dame se plaignait de son mari qui se servait de la chasse comme prétexte pour, soi-disant, la tromper. Elle parlait de son mari en disant qu'il chassait des perdrix qui "n'avaient pas de poils aux pattes."
[40] Alcool de fabrication artisanale.
[41] Saouls.
[42] Contre-plaqué.
[43] Grain moulu destiné à l'alimentation des animaux de ferme.
[44] Les doubles fenêtres qui empêchent le froid de pénétrer en hiver.
[45] Baril à essence vide.
[46] Revêtement pour plancher.
[47] De l'anglais "strap", il s'agissait d'une épaisse lamelle de cuir dont on se servait pour frapper les élèves dissipés.
[48] Deux.
[49] Tendu des pièges, cf. infra.
[50] De l'anglais, lancer la ligne.
[51] Confiserie de consistance molle faite à partir de sirop de cassonade ou d'érable. On en attribue l'invention à Marguerite Bourgeois, une fondatrice de la ville de Montréal.
[52] Bâtards.
[53] Toute l'année.
[54] Vivait en concubinage.
[55] Il s'agit de tendre les lanières pour la confection des raquettes.
[56] Marmotte.
[57] Digues construites par les castors.
[58] Sans doute au nord du lac.
[59] Baie où la végétation est abondante, marécage.
[60]. De l'anglais "can" (boîte de conserve) : désigne une machine servant à mettre la nourriture en conserve ; encaner : mettre en conserve.
[61] Lynx.
[62] Embarrassé.

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